Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

mardi 26 décembre 2023

Ange est là !

« Ange est là ! »

Lettre aux amis (14-12-2023)

Angela, une de nos amies de la Pastorale de la rue est décédée le 1er décembre dernier après une longue maladie qu’elle a supporté, on ne sait pas trop comment. Elle m’avait prévenu : « J’aimerais bien que ce soit toi qui célèbres mes funérailles ». Ce qui fut fait !

Elle a vécu une existence pleine de difficultés, pleine d’embûches et de ruptures, mais aussi pleine d’amis, de rire et de surprises. Vraiment, traverser cette existence est un improbable mystère… En tous cas pour Angela, s’il y a eu de la casse tout le long, il y aussi eu une force de vie indiscutable qui a permis de tisser du lien là où personne ne s’y serait attendu… Angela a donc été une vivante bon gré mal gré, et même une bonne vivante ! J’aimais lui dire à son arrivée au Café du Parvis : « Ange est là ! » Et, tout sourire, avec son regard complice, ses vêtements tout en couleurs et sa démarche hésitante, elle venait s’asseoir à côté de moi, sans mot dire.

Avant de mourir, Angela a pu revoir ses enfants et petits-enfants – ce qui n’était pas une évidence. « Je suis aux anges » m’avait-elle confirmé dix fois folle de joie ! Angela est allée jusqu’au bout… cahin-caha, comme elle a pu. Il ne nous est pas demandé davantage, je crois. Au bout, tout au bout… La vie dans la foi nous dit : au bout de la nuit, il n’y a pas la nuit ; après la tempête, il n’y a pas la tempête… Il y a la lumière. Un « ange est là », espérons, qui nous guidera vers l’Eternel.

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Ravale ta croix !

Ravale ta croix !

Lettre aux amis (29-09-2023)

C’est en ces termes qu’un homme malmené par la vie s’est adressé à moi récemment. Je l’avais déjà rencontré, joyeux. Mais, ce jour-là, non ! Ma présence l’a incommodé. Je lui demande s’il va bien. Réponse sèche : non ! Je lui propose de nous retirer un peu pour discuter. Je vois que quelque chose cloche, il ne parle pas de lui. En revanche, il me questionne, bière à la main : « Qu’allons-nous faire de toi? ». Il me regarde droit dans les yeux et il me répète : « Ravale ta croix ! » et paf, il m’envoie une droite en pleine mâchoire. Rien vu venir ! Sans un mot, je m’éloigne. Il menace de recommencer. Je rejoins le groupe et relate son geste. – « Quoi, pas toi ? » En arrivant vers le groupe, il nie et fait l’étonné. Il cherche à se rapprocher de moi. J’imagine qu’il va se reprendre vu les témoins présents (quelle naïveté !). Non, j’en reprends une deuxième dans les dents ! Pour moi, c’en est trop. Je m’en vais. Je tente de revenir un peu plus tard pour comprendre…
Cet incident m’a questionné. Faut-il porter plainte ? Proches, collègues et même sa curatrice m’y invitent chaleureusement. Que comprendre dans ce geste ? Evidemment, l’homme n’étais pas à lui-même ce jour-là. La police le connaît bien. Il n’en est pas à sa première incartade. Progressivement, en en parlant, je perçois que ce sont probablement les peluches que j’arbore sur mon vélo qui l’ont mis hors de lui. En fait, croix et peluches ne font pas bon ménage, surtout en ces temps troublés où tant d’ecclésiastiques sont incriminés pour des délits d’ordre sexuel. L’homme s’est peut-être dit : «En voici un, je vais le démonter!»

Je retiendrais de cette histoire ces « troubles » que produit le mal – qu’on commet et qu’on subit. Troubles et incompréhensions qui égarent, qui induisent en méfiance, amène le désordre, causent les ruptures (d’abord en soi-même) et font perdre le sens, l’orientation. Alors, je me mets à bénir cet homme et en lui tout être en me rappelant ces paroles de bénédictions : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix ! » (Nb 6, 25).

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Même mon père n’a jamais pu me dire ‘je t’aime’

Même mon père n’a jamais pu me dire ‘je t’aime’ 

Lettre aux amis (09-08-2023)

J’ai constaté avec tristesse que le dicton qui dit qu’un malheur ne vient jamais seul se confirmait souvent dans la vie de mes amis rencontrés dans la rue. C’est comme si, marchant avec une épine dans le pied, parfois depuis l’enfance, cela attirait irrémédiablement d’autres maux. Récemment, je déambulais en ville avec mon vélo et voici qu’un jeune homme que je n’avais pas revu attire mon attention. Il me reconnaît, je m’approche et m’assieds à ses côtés. Il se met à me raconter combien il souffre, combien il est seul. Perdu dans un monde impitoyable, il ne parvient pas à construire sa vie. Instable, brisé au fond de lui-même, cherchant dans son histoire personnelle une relation solide dans laquelle il aurait pu s’ancrer, il me dit : « Je ne suis personne. Même mon père, je ne l’ai jamais entendu me dire ‘je t’aime’… Jamais. » Au bout d’une bonne demi-heure, ayant répété cent fois sa plainte et ayant pu sortir un peu de sa rage, il en vient à me remercier parce que j’ai écouté ce qu’il avait à exprimer (litt. « pousser au-dehors ») sans dire un mot.
Ce matin encore, une femme en pleure me confie reconnaître que ses mauvaises relations la font constamment retomber dans les mêmes difficultés. Son état intérieur et son estime d’elle-même se fragilisent ainsi depuis de longues années. Aux prises avec l’alcoolisme et la violence de son père, elle cherche à être aimée, mais fini régulièrement par se faire « bouffer »... Pleine de larmes, elle répète : « Je me sens en prison. Comment sortir de là ? »

Souvent très lucide sur leur situation, ces personnes suscitent mon admiration. Comment ont-elles eu la force de traverser tout cela. Alors secrètement, monte ma supplication vers le Seigneur : « Viens Seigneur du dedans soulager, consoler, protéger tes enfants malmenés, toi qui veux n’en perdre aucun. Fais-leur sentir ta présence et agis en leur faveur. »

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Le premier pauvre, c’est moi !

Le premier pauvre, c’est moi !

Lettre aux amis (30-05-2023)

Il y a plusieurs manières de se mettre au service des plus pauvres. Une première attitude possible, assez naturelle, est de répondre à leurs appels et à leurs besoins. Ce qui est a priori une chose excellente et nécessaire ! Le risque est là cependant d’appauvrir encore les partenaires en établissant des relations plus ou moins marchandes et d’en rester là. Ce qui engendre une asymétrie qui, finalement, empêche les personnes qui (se) donnent de se situer comme pouvant recevoir et celles qui reçoivent de s’apercevoir qu’elles peuvent (se) donner. Sans antidote, ce genre de charité est risquée, car elle coupe les protagonistes d’une des facettes de la réalité : Nous sommes tous des êtres fragiles et vulnérables et nous avons besoin d’autrui. La vulnérabilité – c’est-à-dire le danger de « manquer » de ce dont nous avons besoin pour vivre – est caractéristique de la vie humaine. Manquer du manque est pire encore, car il installe les personnes dans une suffisance étouffante. Ainsi, comme dit le diacre Gilles Rebêche, il s’agit d’éviter de « devenir la terre promise de l’autre », autrement dit de se situer uniquement dans ce rapport d’assistance.

Dans le contact avec mes frères et sœurs en grand manque, avant que de me prendre pour un « sauveur de pauvres », il m’a fallu faire l’expérience que le premier pauvre qui a besoin d’attention et d’écoute, c’est moi-même. Ne dit-on pas justement : « Charité bien ordonnée, commence par soi-même » ? Expérience faite, et ma manière de vivre la charité fraternelle s’en est ressentie. Il me semble être devenu davantage capable de vivre des relations libérées avec mes amis en situation de précarité. Je peux rester en lien profond avec eux en pouvant dire : « je ne peux pas » ou « je ne sais pas » alors que j’aurais pu être mal à l’aise auparavant dans cette situation. M’accueillir moi-même comme un petit pauvre, m’a donné, je crois, un surcroît de lumière sur qui je suis ; peut-être même un surcroît de joie d’être leur ami. Pour autant, le Christ est le seul qui parvient, d’une manière unique, à être à la fois pleinement le Maître de tous et l’Esclave de tous. Je suis à son école.

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Se mettre à l’école des plus pauvres

Se mettre à l’école des plus pauvres

Lettres aux amis (20-03-2023)

Les personnes que nous côtoyons en Pastorale de la rue ont souvent beaucoup souffert. Un certain nombre d’entre-elles a subi l’abus, le viol, la violence, le mépris et l’exclusion souvent dès l’enfance. Cela les a conduites à grandir avec au cœur un mal qui les a contraintes à rechercher des moyens extra-ordinaires pour survivre et trouver leur chemin. Cette recherche continuelle de moyens de survie et leur capacité réelle à y parvenir les mets au rang de héros malgré elles.

Evidemment, en les voyant juchées sur leur banc à longueur d’année, une bière et une cigarette à la main, il n’est pas certain que le grand public les voie d’un œil aussi positif. J’ai pourtant fait l’expérience qu’elles ont une acuité bien plus grande que d’autres à détecter l’hypocrisie et les faux-semblants. Vivre avec leurs blessures les a rendues hypersensibles à ce qui se joue dans la société et dans les relations humaines. C’est pourquoi elles sont souvent rétives à entrer dans des structures (sociales, d’Eglise ou d’Etat) qui les ont déjà largement broyées ou, tout au moins, fait sentir qu’elles étaient « incapables », « profiteuses », ou pire, « insignifiantes ».

Du côté de la Pastorale de la rue, nous sommes délivrés de tout devoir social envers elles et pouvons donc avec joie nous mettre simplement à leur école. Nous percevons alors la force de vie, les ressources et leur fidélité dans l’amitié lorsque les liens avec elles ont été tissés patiemment et dans la bienveillance. Donner crédit à leurs expériences de vie est source d’un grand profit : « que celui qui a des oreilles, entende ! »


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Une diaconie dans les rues et sur les parvis...

Une diaconie dans les rues et sur les parvis…

Propos recueillis par Marc Veillon pour le journal "Ensemble" édité par la Paroisse réformée évangélique du Coude du Rhône Martigny-Saxon (03-05-2021)

Pascal Tornay, 44 ans, vit à Vollèges. Nommé en 2017 dans le Secteur pastoral de Martigny comme animateur pastoral, il a été ordonné diacre par l’évêque de Sion, Mgr Jean-Marie Lovey, en juin 2019. Il a récemment pris l’initiative de faire une pastorale de la rue en ville. Il nous en parle…


Pascal, la diaconie : c’est nouveau pour vous ?
C’est effectivement depuis que je suis à Martigny, en côtoyant notamment mes collègues Anne-Laure Gausseron (oblate de la communauté du Gd-St-Bernard) et Jean-François Bobillier (animateur pastoral à la paroisse catholique de Martigny), que je découvre jour après jour le sens et la portée du mot « diaconie », c’est-à-dire le service de l’humain en Jésus Christ à travers les contacts directs que j’ai avec les personnes en situation précaire. Je suis par ailleurs responsable du Service diocésain de la Diaconie. Ce poste « complète » mon rapport à la diaconie à Martigny et me donne de contempler plus largement les enjeux et les défis dans ce domaine de Sierre à Villeneuve, mais aussi dans toute la Suisse romande (plateforme romande des responsables de diaconie).

Parle-nous d’une initiative que vous avez prise il y a quelques temps. Quelle est-elle ?
Il y a quelques mois, j’ai senti l’appel à m’approcher des personnes qui aiment se retrouver presque chaque jour devant l’entrée du supermarché Migros, le week-end à la gare, aux Tourelles ou encore à l’arrêt de bus de la Poste… J’aime beaucoup découvrir de nouvelles personnes, c’est ainsi qu’il ne m’a pas paru très difficile d’entrer en contact avec elles. Partant de la joie de la rencontre, je n’avais d’autres buts que le désir de connaître ces gens et leur histoire. J’ai donc continué à les côtoyer ces six derniers mois avec assez d’intensité. J’ai recueilli des paroles et des témoignages extrêmement touchants. Il ne m’en fallait pas plus pour alerter d’autres personnes sur mon action, et d’abord mon Equipe pastorale…
En réalité, je n’ai pas de projet ! J’ai simplement le souhait de créer des ponts entre nous. Je crois que la trajectoire de vie, souvent cabossée, de ces gens sont une richesse pour l’Eglise. Leurs expériences de vie peuvent être une source pour d’autres. On peut se contenter de les juger et de les enfermer dans les catégories les plus sordides, il n’en reste pas moins que ce sont des frères et des sœurs en humanité avec des expériences de vie extrêmement riches… Pourquoi ne pas les prendre au sérieux ?

Comment voyez-vous la réalisation de ce projet diaconal ?

Disons que… je n’en sais rien ! Ou plutôt, je me refuse à « savoir » tout seul dans mon coin… Assez vite, j’ai contacté le pasteur Pierre Boismorand et Philippe Rothenbühler, responsable de l’Eglise évangélique de Réveil de Martigny pour leur parler de mes démarches. En effet, je pense que cette diaconie ne doit pas être l’apanage d’une Eglise, mais plutôt le lieu d’une mission portée ensemble et celui d’un témoignage commun.
Actuellement, un petit groupe est constitué. Il porte en gestation cette pastorale de la rue. Le seul projet actuellement, c’est continuer d’être présent auprès de ce public et de poursuivre les rencontres dans une très grande ouverture d’esprit et avec une très grande gratuité. Evidemment, sur le plan personnel et en raison de mon mandat ecclésial, je le fais au nom de ma foi en Jésus Christ et au nom de mon amour pour l’humain, mais cette foi n’a pas à être exprimée explicitement. Elle ne se jette pas à la figure d’autrui. Elle se dit par l’acte.
Je suis donc heureux qu’un groupe ait pu se constituer parce qu’il permet de relire les expériences faites au gré des rencontres. Peut-être pourrons-nous prochainement proposer l’ouverture d’un lieu d’accueil. Mais faisons d’abord route, et nous verrons bien…

Le désir d’associer des personnes à la trajectoire de vie sinueuse ou cabossée ou des personnes ancrées dans des traditions religieuses différentes est-il important ?
Oui, parce que les différences sont essentielles. Leur mise en lien permet de rejoindre une diversité de personnes et d’avoir une vision plus large de la réalité de laquelle nous souhaitons nous approcher. Le groupe actuel qui porte cette pastorale de rue est disparate et je pense que c’est nécessaire. Nous sommes tous différents même si nous sommes issus de la même famille. Mais, c’est notre rapport à l’altérité qui est richesse : c’est un point crucial. Par exemple, pour notre première rencontre, les personnes que j’avais « apprivoisées » et mises dans le coup ne sont pas venues. Elles ne se sont probablement pas senties à leur aise dans cet environnement étrange(r) ! Il faudra que nous apprenions de ces expériences… et que nous soyons très délicats et très patients !



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Devenir un discret compagnon de route

Devenir un discret compagnon de route

29-09-2022, publié dans les cahiers de spiritualité franciscaine "Message"

Pascal Tornay est diacre permanent. Ordonné en 2019, il est en poste dans le Secteur pastoral de Martigny (Suisse). Il a lancé en 2020 une pastorale de rue qu’il a souhaité œcuménique. Pascal ainsi que Roselyne, pasteure protestante, avec d’autres aussi, se font les compagnons de route de dizaines de personnes en situation de précarité, de fragilité, de marginalité et ce une à deux fois par semaine. Témoignage.


Ils sont bouleversants ces gens-là, tout autant que mes contacts avec eux. Leur parole est vive et tranchante comme un glaive : elle ne laisse passer aucune hypocrisie ! Aucune « théorie » ne tient face à leur regard perçant. Ils détectent la moindre faille car la vie leur a appris la méfiance envers autrui et notamment envers le « système » ou les autorités. Je suis donc venu à eux à pas feutrés, les mains vides et tout tremblant, comme un mendiant.

Serait-ce pour cela qu’ils m’ont assez vite apprivoisé ? J’avais trouvé un prétexte pour m’approcher d’eux. Comme je connaissais Gérard et que je ne l’avais plus revu, je me suis approché de leur cercle et j’ai demandé s’ils l’avaient croisé ces derniers temps. Ils se regardent, se tâtent, se demandent sûrement qui je suis et ce que je viens faire là… Je me présente. Je renvoie une question. Le cercle s’élargit un peu. Je reste coi. J’écoute. J’attends. Je renvoie une vanne. Ça prend, ça rigole… Il me semble que je suis accepté. Combien de fois suis-je revenu patiemment, doucement, pour que se distende ce cercle. Je suis venu comme un mendiant… les mains vides.

Il faudra un peu plus de temps pour recueillir leur confiance. L’un d’entre eux, pas dupe de là où je viens, me demande : « En fait, tu viens faire quoi ici ? Tu cherches quoi ? » Tenté de répondre : « rien ! », je me ravise et me dis que c’est une réponse complètement nulle. Je lui enfile : « Je cherche l’amitié ». Perplexe, je sens que la réponse est passée, sans grand éclat. On passe à autre chose. Chacun avec sa bière, ses histoires, ses emmerdes… ça raconte, ça rigole, ça pleure, ça bavarde… Parfois ça castagne ou ça gueule… Je me trouve progressivement mêlés à la vie d’une grande « famille ». Je commence à entendre des bribes plus intenses, plus profondes des réalités de leur quotidien. Certain-es, me prenant à part, me livrent leur histoire bouleversante, touchante, dramatique, ahurissante ! L’un m’a dit un jour droit dans les yeux : « Oui, je bois, je fume, mais tu crois que c’est facile d’avoir à la tête jour et nuit ces viols dont j’ai été victime tant d’années dans mon enfance ? » Un autre me lance : « On s’en fout de ton Eglise et de tes curés ! » Un autre encore fini par me remercier d’être passé « au zoo », conscient de mon souhait d’accompagner des gens qui n’entrent dans aucune catégorie. Ou encore cette femme qui, en catimini, vient m’avouer à voix basse : « Moi, je suis croyante, mais dans mon Eglise, on a été injuste avec moi ! »

Jamais je ne parle du Christ et de l’Eglise. Ou j’en parle en silence. Je réponds parfois à une question, rapidement, car c’est souvent une mise au défi. La réponse ne passe généralement pas. 99% du temps, j’écoute. Je questionne délicatement. Je plaisante. Je suis là. Je reste là, avec… parmi. C’est tout. J’aime raconter comment tout au début une femme m’a « ordonné » pasteur des rues. Elle m’avait dit être croyante. Alcoolisée, un soir, assise par terre, adossée à un conteneur de vêtements, je la reconnais et m’accroupis auprès d’elle. Je pose ma main sur son épaule en lui offrant une parole de paix. Sans réaction. Je me relève et passe plus loin. Quelques jours plus tard au même endroit, elle vient vers moi et, en me tendant l’index, me dit : « Toi, tu es un pasteur des rues. Je n’ai pas oublié ce que tu m’as dit l’autre soir. Ça m’a apaisé. » J’aime à dire que l’évêque de Sion m’a ordonné diacre, mais qu’il n’a pas le monopole (!). Je vois que certains de mes compagnons d’infortune m’ont ordonné eux aussi, c’est-à-dire qu’ils ont reconnu d’une certaine manière dans ma présence, une mission.

Quand je croise Michel juché sur sa « voiture électrique », il aime me montrer le nouveau pullover qu’il a passé ce matin ! Entre les mille objets qu’il récupère ici et là, je vois une peluche : « Oh Michel, tu as trouvé une souris ! Elle est chouette. » Il renvoie : « Elle est belle, hein ! Tu la voudrais ? » – « Tu me la donne ? » En me la passant, il me vient l’idée de la mettre sur le porte-bagage de mon vélo. Deux ans après, elle y est toujours ! Mon vélo, c’est ma carte de visite, car je viens toujours vers eux à vélo. A un moment donné, je venais vers le groupe aux heures de midi. J’arrivais souvent avec un sandwich. Trop souvent. Un jour, l’un d’eux m’a dit : « Nous on n’a pas un sou et toi, tu te ramènes toujours avec ton casse-croûte. Ça ne te fait rien ? »

Ces paroles tranchantes de mes compagnons, je les ai prises au sérieux ! Je les ai laissé m’enseigner, me corriger parfois. Je les ai laissé conduire la relation et les discussions comme ils voulaient. Je n’ai pas essayé de prendre l’ascendant en quelque sens que ce soit. Je me suis même souvent réduit moi-même au silence en me remettant au Seigneur et priant intérieurement ainsi : « Toi, Dieu si souvent tu te tais. Tu as aussi fait l’expérience d’être réduit au silence. Avec toi, je choisis ce chemin. » Laisser l’autre exister tel qu’il est (même si ceci, même si cela…), c’est lui prouver qu’il est un être humain avec toute sa dignité et sa grandeur. Et je vois dans leur regard qu’ils me le revalent largement !

Pour sa part, Vittorio – un épileptique qui a essayé bien quelques fois de quitter cette terre – m’a toisé longtemps avant de, progressivement, ne plus me laisser partir sans m’avoir pris dans ses bras ou au moins de m’avoir serré fermement et longuement la main. Il a fallu du temps pour qu’il saisisse que je ne voulais rien de particulier, que j’étais simplement là. J’aurais voulu qu’il me donne son numéro de téléphone, mais j’ai résisté à le lui demander. Un jour, il m’a dit : « Je voudrais te donner mon numéro, car j’ai un ami à qui je voudrais que tu viennes en aide. Rappelle-moi pour qu’on en discute. »

Oui, devenir un compagnon de route discret est une mission délicate, parce qu’on voudrait a priori avoir un certain succès à partir d’une stratégie d’action. Je fais l’expérience qu’il faut y renoncer complètement et dès le début. Et ce pour permettre à l’autre de prendre une place, de le laisser conduire la relation où il le souhaite et comme il le souhaite. Il est extrêmement difficile de laisser place à la non-action qui est en réalité une action authentique, mais différente. Fructueuse aussi, car elle laisse à l’autre la souveraineté absolue qui lui permet de ressentir avec force sa dignité et sa valeur. Laisser toute la place implique une conversion parfois douloureuse pour celle ou celui qui souhaite devenir ce compagnon discret sur des routes qui sont le plus souvent des sentiers escarpés.


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mardi 20 juillet 2021

Un tant soit peu…

L’humain a soif d’absolu, c’est peu dire ! Il poursuit de grands desseins et veut à tout prix marquer l’histoire de son empreinte. Il aime aussi se démarquer pour se faire remarquer et faire remarquer ses succès, sa domination, ses victoires. De son côté, Dieu a aussi de grands projets. Mais ses méthodes pour marquer l’histoire de sa présence éternelle sont diamétralement opposées à celles des humains. Il agit systématiquement dans l’humilité et la discrétion. Il privilégie toujours la petitesse et aime travailler à partir de la fragilité. « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » (1Co 1, 27). Quelle stratégie étonnante et si féconde !

Par la bouche du psalmiste (Ps 130), Dieu met en garde contre ces désirs de grandeurs qui enflamme le cœur humain et lui font perdre la tête ! A de multiples reprises, Jésus montre qu’il suffit de peu pour transformer profondément (éternellement ?) la réalité : un peu de levain dans la pâte et toute la pâte se trouve transformée. Cinq pains et deux poissons suffisent à nourrir une foule innombrable. Une graine de moutarde, la plus petite de toute, donne naissance à un arbre gigantesque dans lequel les oiseaux viennent faire leur nid…

Oui, il suffit de peu, un tant soit peu, un sourire, une main qui s’offre, un coup de téléphone et le Royaume advient ! Par ailleurs, un mot blessant, un geste déplacé suffisent aussi à mettre tout par terre. On aime les événements grandiloquents, mais ils ne remuent que les surfaces et durent le temps d’une rose... Je n’y crois plus. Je crois plutôt aux petits mots, aux petits gestes, qui n’ont de petit que le terme. Je crois à la persévérance dans l’ordinaire, à l’humilité d’un quotidien assumé… Voilà les marques d’un Dieu qui ne cesse de faire de l’immense avec nos petits peu, de l’éternel avec nos petits riens. 

Si tout tient à si peu, alors qu’attendons-nous ?

Image : © pxhere.com

mardi 6 avril 2021

L’univers des possibles

Si j’étais né en 1925, je n’aurais été ce que je suis ! Pas diacre en tous cas… Je n’aurais pas épousé une femme africaine. Qui avait déjà vu des africains à l’époque ? Je n’aurais pas obtenu une licence en Sciences politiques. Qui pouvait faire des études en 1925 ? Je pourrais continuer… Et vous chers lectrices et lecteurs, je suis sûr que vous pouvez parler pareillement… Comme le monde a changé ! En 1925, mon existence aurait sûrement été très semblable à celle de mes congénères : une vie simple et rude (voire pauvre), centrée sur l’agriculture et l’élevage avec des rôles sociaux bien définis, une trajectoire professionnelle rectiligne et le catholicisme comme lieu pivot où s’exerçait un terrible contrôle social.

Avec le règne de la mondialisation et l’avènement de l’individu, ces carcans ont éclaté. C’est – je le crois – une très bonne chose ! Jésus les a lui aussi connus et les a fustigés. Rappelons-nous ce qu’il disait aux foules à l’adresse des scribes et des pharisiens : « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23, 4).

Une bonne chose, mais… L’univers des possibles s’est étendu bien au-delà de ce qui aurait pu être imaginé en 1925 ! Même des institutions millénaires sont ébranlées : combien sont-ils encore à miser sur le mariage, par exemple ? Mais ce monde nouveau où tout est soi-disant possible (ou pensable) et où tout se vaut, par qui est-il donc régulé ? Par le marché libre, diraient les capitalistes ! Par l’action de la justice, diraient les magistrats ! Par le poids des valeurs, diraient les religieux, etc. – Pas du tout ! Par le souverain-maître : l’individu diraient les publicitaires : c’est toi et c’est moi ! Le slogan d’un grand supermarché le dit encore mieux : « Pour moi et pour toi. »

Un monde de liberté, où monte pourtant partout le parfum de l’esclavage de la consommation, du gaspillage, de la surexploitation des biens naturels, de l’oppression du faible, etc… « Tout » est devenu possible, oui, mais seulement pour les puissants de ce monde ! Un monde libre,… mais dominé par des marionnettistes discrets ! Comment s’orienter dans ce dédale de possibles ? Qu’est-ce qui vaut vraiment la peine ? Comment trouver le bon chemin, la vérité qui rend libre, la vie véritable ?

J’entends encore une conversation entre des grands-mères de mon village quand j’étais plus jeune commentant un fait d’actualité : « Mais où va-ton ? »

Le monde court à sa perte, mais « moi j’ai vaincu le monde ! », dit Jésus. Ne perdons jamais de vue le Ressuscité et donnons-lui la main…

Images : © Pixabay
Légende : Ne perdons pas de vue le Ressuscité !

jeudi 11 février 2021

Crise covid : une ré-initiation ?

Covid, virus, vaccin, masques, quarantaine, maladie, symptômes, hospitalisations, RHT, confinement : il me semble que, au rythme des vagues successives de contamination, le vocabulaire 2020-2021 s’est progressivement réduit à ces quelques mots. Alors que nous en aurions rêvé (différemment), ce temps de crise vient calmer nos rythmes sociaux effrénés mais aussi, corollairement, questionner profondément nos manières de vivre. Serait-ce l’occasion d’une ré-initiation ?


Le virus, avec ses conséquences multiples et les mesures sanitaires qui accompagnent cette période plongent (Baptême ?) beaucoup de gens dans la souffrance, la psychose, l'angoisse, la pression, l’incertitude ou l'isolement. Et en particulier celles et ceux qui vivaient déjà des difficultés auparavant et aussi, de surcroît, les patrons de petites entreprises, les familles monoparentales, les soignants, etc. Les questions se bousculent : à quand la tête hors de l’eau ? A quand la lumière ?

D’une certaine manière, la présence du virus a aussi été un vecteur de solidarité et de belles communions (Eucharistie ?) – dans l’immeuble, par téléphone, entre générations ou dans le quartier par exemple – et ce, bien au-delà de ce qu'une organisation, même religieuse, aurait pu induire... (1). Un virus qui nous met en communion, belle ironie ! De nombreux exemples montrent qu’il a permis de confirmer (Confirmation ?) la solidité de liens préexistants entre des personnes et même les renforcer ou encore qu’il a permis d’engager des synergies entre des organismes qui autrement auraient poursuivi leurs routes en solitaire.

Tout cela me donne à penser… Ne pourrait-on y voir une forme de ré-initiation à la vie sociale (reset) (2) que j’aime rapprocher de l’idée de « ré-initiation chrétienne », du nom du cheminement proposé par l’Eglise et qui va du baptême à la confirmation ? Un chemin de re-conversion ? Un tremplin ? Dur de parler ainsi lorsque tant souffrent à nos portes ! Et pourtant, je le crois, cette situation (3), alliée à la grâce, a ce potentiel de transformation de nous-mêmes et de notre société.

Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant la maladie. Ainsi, au-delà des potentiels « effets positifs » que l’on pourrait tirer de cette situation, je suis conscient que le virus crée des fossés profonds et des blessures difficiles à refermer. La capacité de rebondir des êtres humains à travers l’épreuve (résilience) n’est pas automatique. Un de ses ressorts est notre capacité à nous remettre en lien et à retrouver un sens. « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu, dira Job, acculé dans les difficultés existentielles, et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (Job 2, 10). L’accepter, éventuellement, mais pas comme un don de Dieu, donc… Pour avoir de nouveau le couteau par le manche !Testé « positif » en octobre dernier, une foule de questions ont affleuré en moi. Je me suis immédiatement dit : « Je n’ai pas été assez prudent. J’espère n’avoir donné cette saleté à personne ! » Et le journal intérieur des contacts des derniers jours s’est enclenché… Lorsqu'on n'est pas touché soit même dans sa chair, dans sa vie, on ne comprend pas. A travers cette expérience, un mouvement intérieur est advenu. J’ai senti s’élargir une brèche, une sensibilité plus grande à la réalité de vie de personnes que j’entrevois aujourd’hui sous un jour nouveau. J’apprivoise différemment les personnes en situation difficile qui m’appellent ou qui se présentent au hasard des rencontres dans la rue ou au Prieuré. N’est-ce pas là une transformation intérieure du regard qui pourrait être une sorte de « ré-initiation chrétienne ? »

Au dixième jour de quarantaine, coupé des rythmes et activités habituels que j’affectionne, j’ai commencé à trouver le temps long… Dans cette longueur de temps – une langueur – j’ai pu y voir, paradoxalement, un lieu fondateur. Et ce n’est pas la première fois. Parce qu’il me met au défi, ce « phénomène de creux » est souvent source d’une fécondité exceptionnelle pour autant que, restant confiant, je me laisse transformer. Alors, je suis comme happé. Je n’ai plus les cartes en main. Je suis comme dépossédé, vide… Le Corona qui devait être ce rival viral, a été le vecteur d’un « reset », une avancée, une ré-initiation humaine !

Mais, n’est-ce pas souvent dans le sillage de ces moments douloureux que montent les abandons les plus féconds, les solitudes les plus habitées, les silences les plus puissants ou les cris les plus significatifs ? Je pense évidemment à Jésus au Calvaire…

Je crois que l’Amour montre son vrai visage dans ces moments-là, dans les creux, où il peut enfin se nicher et éclater à travers un cœur devenu de braise… Crises que beaucoup relisent si souvent comme des instants charnière, des zones de transformation, des lieux de bascules, des opportunités de dernière minute, des revirements insoupçonnés. Et pourquoi pas des parcours d’initiation chrétienne… Oui, mais que personne n’aimerait revivre !

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(1) Je tire mes propos de situations tirées du sondage réalisé dans la partie francophone du Diocèse de Sion par le Service diocésain de Diaconie intitulé « Corona Expériences ».
(2) « Reset » : du nom du bouton qui permet de revenir à la configuration originelle d’un appareil informatique.
(3) En grec, on parle de « kaïros », c’est-à-dire de moment favorable à un changement profond et durable pour nous permettre parfois en claudiquant, d’aller vers le meilleur.

samedi 2 janvier 2021

Réalité contrastée…

A l’heure où je rédige ces lignes, nous venons de passer le cap, et de Noël et de l’année 2021. Ouvrons nos cœurs aux élans de joie et de créativité que l’Esprit de Dieu dépose en nous pour bâtir ensemble des temps nouveaux, une ère nouvelle au chevet des uns et des autres et de notre Maison commune...

Il nous est souvent donné de goûter à la réalité qui nous entoure à travers des contrastes (Joie d’être en santé après une maladie !) ou encore à travers des paradoxes (« Qu’elle est grande, cette petite ! ») Ouvrez les Evangiles : ils foisonnent de ces exemples. Jésus ne dit-il pas qu’il n’est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs ? Qu’en conclurent sachant qu’il n’y a qu’un seul juste ? Que dire des premiers qui seraient derniers ? Des femmes stériles hyper-fécondes ? De l’amour des ennemis ? Du mal dont Dieu tirerait le plus grand bien ? Des prostituées qui nous précéderont dans le Royaume…

Oui, les contrastes donnent une saveur fantastique, une profondeur magnifique à la réalité, en nous la présentant en perspective. Pourtant, certains ne voient que le verre à moitié vide…

Les paradoxes, eux, ont ce pouvoir de questionner nos perceptions. Ils se glissent entre les mots et la réalité pour nous faire entrer autrement dans le mystère des choses… Humour, parfois grinçant, et sagesse, parfois détonante, les paradoxes sont d’extraordinaires portes d’entrée : on peut les emprunter… Ou pas.

Mais nous n’aimons pas trop les contrastes, n’est-ce pas ? Nous préférons les choses bien lisses. N’avez-vous pas remarqué cette tendance à toujours vouloir les réduire ?... à réconcilier les opposés, faire taire les antagonismes et finalement boucler la boucle ?

Combien de fois, à la fin d’émissions TV ou radio où les échanges ont été tendus, l’animatrice/teur termine par un mot apaisant : « On ne vous mettra pas d’accord ! » Mais quelle importance d’être d’accord ! Tout l’attrait de l’émission vient justement de l’échanges de vues, d’une certaine « fracture » entre les positions des uns et des autres…

Ou encore. A la période fébrile des fêtes de Noël et de Nouvel An avec leur cortège d’invitations, de soirées, de rencontres succède le tant redouté « creux de janvier » qui marque un temps « maigre » que beaucoup d’hôteliers redoutent – cette année plus que toute autre – et qu’ils voudraient bien combler !

Autre exemple : les anciens s’en rappellent. Autrefois, l’écriture elle-même possédait cette caractéristique contrastée avec les pleins et les déliés qui faisaient toute sa beauté. Ecrire à la plume exigeait des pressions différentes sur la feuille… Les stylos à bille ont réglé la question en nivelant le tout...

Et enfin, combien peuvent dire comment l’épreuve douloureuse qu’ils ont dû traverser a été finalement la source d’une vie plus juste, d’une foi plus vraie, d’un rapport plus dense à la réalité, de liens humains plus profonds. Bien sûr, il y a là un mystérieux combat où l’Esprit est à l’œuvre.

Je vois, parmi les contrastes et les paradoxes, des « clins Dieu »… Je suis récemment entré dans un supermarché avec ma famille fermement décidé à repartir avec plusieurs articles soldés. Au fur et à mesure de mes recherches dans les rayons, voyant que je pouvais reconstituer l’entier de la garde-robe de toute la famille à très bon prix, mon esprit s’est mis à fourmiller. Je gardais toutefois à l’esprit le fait que nous n’avions besoin de rien de tout cela en réalité. La brèche s’est élargie et le goût d’acheter s’est progressivement transformé en dégoût de consommer. Après avoir passé plus d’une demi-heure à errer prenant et posant des articles, calculant les économies réalisées, nous sommes tous sortis de là libres et heureux avec… rien dans nos mains. (Quelle économie suprême !) Mais qu’étions-nous venus faire là en réalité ? Ne rien avoir acheté nous avait transporté de joie. Nous étions fiers d’être les vainqueurs de ce combat secret !

Aimer les paradoxes et les contrastes, les laisser transformer notre regard demandent une certaine sagesse (discernement), un amour du réel comme don de Dieu, une sensibilité aux appels des profondeurs, une ouverture à la vérité de la vie… C’est un défi de chaque jour. Cela se cultive, cela se travaille parfois dans la contemplation, parfois dans la douleur. Alors, ayant fait l’expérience de leur mystérieuse fécondité, on pourra dire, comme Job à ses amis : « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu, et le malheur pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (Jb 2, 10). Pas comme un don de Dieu, évidemment, mais comme un lieu parmi d’autres où découvrir des facettes nouvelles d’un Dieu qui se manifeste dans l’histoire, justement, à travers les contrastes et de nombreux paradoxes…

Osons rester à l’écoute ! Ne réduisons pas trop vite ces champs de tension dans lesquels nous plongent contrastes et paradoxes : ce sont des fenêtres qui ouvrent à coup sûr sur des horizons nouveaux…

Crédit images : © LDD (Pixabay)
Légende : En s’en approchant, on s’aperçoit que les choses ne sont pas aussi lisses et égales qu’elles ne paraissent. Les empreintes digitales, uniques, en témoignent…


vendredi 13 novembre 2020

L'année liturgique : un tandem en trois "rounds"

L’année liturgique est une merveille de sens ! Elle nous emmène du Ciel à la Terre et de la Terre au Ciel sans discontinuer. A partir de cet éternel va-et-vient – qui va du premier dimanche de l’Avent au dimanche du Christ-Roi – se dessinent deux cycles qui n’en forment, au fond, qu’un seul… puisque tout est lié ! Un « tandem » haut en couleurs…

Les temps de l’année liturgique ne seraient pas si visibles sans ces couleurs typiques arborées par les célébrants sur leurs vêtements à chaque messe et parfois sur le voile d’ambon (c’est-à-dire le tissu qui recouvre le pupitre de lecture par endroit). Les avez-vous remarquées ?

Violet, blanc, vert et rouge… Il se peut qu’on trouve encore parfois, au détour d’un dimanche, d’une fête mariale ou d’une sépulture, du doré, du rose, du bleu et du noir… Vous vous doutez que ces couleurs ont une signification. Allons-y dans l’ordre du temps liturgique ! D’abord le violet, un mélange de bleu (eau) et de rouge (sang). Il est utilisé durant l’Avent et le Carême ainsi que pour les sépultures, c’est-à-dire pour les temps de « suspense » et de deuil. Le blanc (ou doré) est utilisé pour marquer les jours de fête, notamment Noël et Pâques, ainsi que le temps qui suit. De même, on retrouve aussi le blanc (pureté, joie, fête) sur les aubes, les robes de mariées et le vêtement baptismal… Enfin le vert, symbole par excellence de la nature. On l’utilise durant le Temps ordinaire, qui n’est pas synonyme de banal, mais de temps de croissance et de mûrissement après le « suspense » et la fête… Cela fait donc un premier cycle de trois couleurs : violet, blanc, vert autour de Noël (Avent, Temps de Noël et Temps ordinaire) jusqu’au Carême. Avec le début du Carême un deuxième cycle démarre. Il est nettement plus long et centré sur la fête de Pâques (Carême, Temps pascal et Temps ordinaire)

On représente souvent l’année liturgique comme une spirale avec ces trois couleurs dominées par le vert. Pourquoi ? Parce que cette forme montre parfaitement le fait que c’est « toujours la même chose » et, qu’en même temps, ce n’est jamais pareil… Il en va de même dans nos vies : les mois et les saisons reviennent, mais nous les vivons toujours différemment.

Le rouge, signe du feu de l’amour, est porté notamment le Vendredi Saint, à la Pentecôte ou encore pour la fête des saints martyrs. Le noir des sépultures d’autrefois n’est plus guère porté. Le bleu fait parfois irruption dans les paroisses « équipées » à l’Assomption ou à l’Immaculée conception.

On ajoutera que, depuis le Concile Vatican II, l’Eglise universelle a enrichi ce double cycle en élargissant la « gamme » des textes bibliques proclamés durant les célébrations sur trois années nommées A, B et C avec un accent mis respectivement sur les évangiles selon saint Matthieu (A), selon saint Marc (B) et selon saint Luc (C). Pour sa part, l’évangile selon saint Jean est lu à certaines fêtes, tous les ans.

Un sacré « tandem » piloté par l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles… Ainsi, au fil d’un double cycle annuel et à travers la « rumination » des Ecritures en trois « rounds », cette spirale montante jalonnée de fêtes que sont les Temps liturgiques – véritable chemin de conversion – nous ouvre en réalité à une autre dimension du temps. Ce n’est plus un fil qui se déroule infiniment, ce sont des opportunités pour aimer davantage. A nous de savoir les saisir…

Image : © LDD (Escalier bramante)
Escalier monumental, en colimaçon double hélicoïdal allégorique, des musées du Vatican à Rome, réalisé en 1932 par l'architecte italien Giuseppe Momo.

 

Réinitiation chrétienne

Ils sont nombreux celles et ceux qui ont été touchés par le coronavirus. Covid, virus, quarantaine, malade, symptômes, il me semble que je n'entends plus que ces mots résonner autour de moi... Peut-être suis-je conditionné, car ma femme et moi avons été touchés par la maladie durant la pause scolaire de fin octobre. Cette assignation à résidence nous a contraint de vivre une certaine réclusion… Moins pénible de supporter de légers symptômes que de ne pas pouvoir partir à vélo durant ce temps automnal de toute beauté…

Le virus, avec ses conséquences multiples et les mesures sanitaires qui accompagnent cette période plongent (Baptême ?) beaucoup de gens dans la souffrance, la psychose, l'angoisse, la pression, l’incertitude ou l'isolement. Surtout celles et ceux qui vivaient déjà ces difficultés auparavant mais aussi, de surcroît, les patronNEs de petites entreprises, les familles en détresse, les soignantEs sous pression, etc.

D’une certaine manière, la présence du virus a aussi pu être le vecteur d’une solidarité et d’une belle communion (Eucharistie ?) – dans l’immeuble, par téléphone ou sur le plan très local par exemple – et ce, bien au-delà de ce qu'une organisation, même religieuse, aurait pu induire... (1). Un virus qui nous met en communion, belle ironie ! A certains égards, de nombreux exemples montrent qu’il a même pu confirmer (Confirmation ?) la présence de liens préexistants entre des personnes et les renforcer.

Tout cela me donne à penser… Ne pourrait-on y voir une forme de réinitiation à la vie sociale que j’aime rapprocher de l’idée de « (ré)initiation chrétienne », du nom du cheminement proposé par l’Eglise et qui va du baptême à la confirmation ? Un chemin de conversion ? Un tremplin ? Dur de parler ainsi lorsque tant souffrent à nos portes ! Et pourtant, je le crois, cette situation (2), alliée à la grâce, a ce potentiel de transformation de nous-mêmes et de notre société.

Nous ne sommes pas égaux devant la maladie. Et au-delà des effets profonds, le virus crée aussi des fossés difficiles à refermer. Ils ne peuvent se refermer entre nous et au-dedans de nous que grâce à une compassion réelle qui se manifeste à travers une présence délicate et une proximité persévérante.

Testé « positif », une foule de questions affleurent. Je me suis immédiatement dit : « Je n’ai pas été assez prudent. J’espère n’avoir donné cette saleté à personne ! » Et le journal intérieur des contacts des derniers jours s’enclenche… Lorsqu'on n'est pas touché soit même dans sa chair, dans sa vie, on ne comprend pas. Je ne prétends pas comprendre mais, à travers cette expérience, j'ai pu ouvrir mon cœur à la réalité de vie de personnes que j’entrevois aujourd’hui sous un jour nouveau. J’accueille différemment les personnes en situation de détresse qui m’appellent ou se présentent au Prieuré de Martigny où j’ai mon bureau. N’est-ce pas là une « réinitiation chrétienne ? »

Au dixième jour de quarantaine, coupé des rythmes et activités habituels que j’affectionne, j’ai commencé à trouver le temps long… J’ai été « contraint de » et je ne suis pas vraiment entré dans une dynamique d’acceptation… C’est là que se niche une deuxième réflexion. Dans cette longueur de temps – plutôt une langueur – j’y vois un lieu crucial. Crucial en raison d’un phénomène de creux qui peut (je dis bien « peut ») paradoxalement être d’une fécondité exceptionnelle. A priori, je me laisserais facilement dire que ces moments sont stériles parce qu’ils sont secs et subis. Et apparemment c’est vrai ! Et alors, je suis comme happé. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je n’ai plus les cartes en main. Je suis comme dépossédé, vide….

Mais, n’est-ce pas souvent dans le sillage de ces moments douloureux que montent les abandons les plus féconds, les solitudes les plus habitées, les silences les plus puissants ou les cris les plus significatifs ? Je pense évidemment à Jésus au Calvaire…

Je crois que l’Amour montre son vrai visage dans ces moments-là, dans les creux, où il peut enfin se nicher et éclater à travers un cœur devenu de braise… Crises que beaucoup relisent si souvent comme des instants charnière, des zones de transformation, des lieux de bascules, des opportunités de dernière minute, des revirements insoupçonnés. Et pourquoi pas des parcours d’initiation chrétienne… Oui, mais que personne n’aimerait revivre !

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(1)     Je tire mes propos de situations tirées du sondage réalisé dans la partie francophone du Diocèse de Sion par le Service diocésain de Diaconie intitulé « Corona Expériences ».

(2)   En grec, on parle de « kaïros », c’est-à-dire de moment favorable à un changement profond et durable pour nous permettre parfois en claudiquant, d’aller vers le meilleur.

Crédit image : (C) Eglise catholique de Genève


mardi 21 juillet 2020

Vous qui m'avez (re)mis au monde...


On ne peut pas ne pas être parents! Certes nous ne sommes pas tous des parents nourriciers et éducateurs d’enfants biologiques, mais n’assumons-nous pas toutes et tous quelque part le rôle de parents? Être un humain sur la terre ne nous rend-il pas être responsables les uns des autres à la manières des membres d’une même famille, qui, apparentés dans et par amour acceptent de se laisser éduquer (ou s’élever au beau sens de « prendre de la hauteur ») les uns les autres ?

Concrètement, je suis témoin de nombreuses situations où la qualité de parents est endossée par des tiers. La mienne d’abord comme papa d’accueil de deux petits garçons qui vivent chez nous depuis quelques années… Certes, toutes ces situations portent en elles-mêmes leur lot d’ambiguïtés et sont potentiellement délicates, mais elles sont le plus souvent assumée d’une manière tout à fait étonnante par les deux parties. La régulation de ces relations – qui implique une asymétrie extra-ordinaire (un fils nommé curateur de ses parents p. ex.) – nécessite parfois le recours à des personnes extérieures qui permettent, par un regard neuf et bienveillant, que la relation ne s’enlise pas ou n’enferme pas. Ces responsabilités – que je rapproche de celles des parents parce qu’elles sont réellement éducatives pour les parties prenantes – sont, au fond, de l’ordre de l’amour fraternel. Elles s’enracinent dans le fait que l’humanité est une famille unie et reliée (1 Co 12, 26) à un Père primordial.

Voici quelques exemples vécus de parentalité élargie : une belle-fille prend le temps d’accom-pagner (ménage, courses, dialogue) chaque semaine une tante célibataire. Un époux devient l’assistant de vie de son épouse en situation de maladie chronique. L’amie de confiance d’un homme en détresse personnelle devient sa curatrice ; un couple et une jeune femme se sont rapprochés au point de considérer cette dernière, très concrètement, comme leur propre fille et de leur assurer un total soutien et assistance. Tant d’autres situations pourraient être citées.

On ne naît pas parents : on le devient. Et je crois qu’en réalité, on ne cesse de le devenir. L’âge n’arrête pas ce processus, mais le transforme et l’achève. Je crois aussi qu’on n’est pas « mis au monde » que par un seul père et une seule mère et que, comme le dit un dicton africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant »… Et finalement, n’est-on pas « mis au monde » tout notre existence par une foule de personnes qui nous réengendrent ?

Dans un épisode assez connu de l’Evangile, le Christ lui-même se fait provocateur ; il veut secouer et élargir notre pensée au sujet des relations et des responsabilités familiales :
Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus lui répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » (Mt 12, 46-50)
Ces paroles – qui ont pu être ressenties comme dures par les proches de Jésus – n’excluent pourtant en rien les rôles biologiques différenciés et cruciaux de maman et papa ! Jésus nous ouvre des perspectives nouvelles.

Dans un texte publié dans la revue Source (2013), Monique Dorsaz commente ainsi : « Au cercle de la famille dans lequel certains voudraient bien l’enfermer, Jésus superpose un autre cercle formé de frères et sœurs qui se réfèrent à un même Père des cieux. Faire ce discernement, remettre en cause les liens naturels de sang, permet d’éviter de s’enliser dans une attitude mortifère qui empêche l’accueil de la nouveauté de l’Esprit. Un Père qui est notre premier parent : celui qui accueille le Père des cieux, comme son Père primordial, sera amené à revisiter les notions de famille, de frère, de sœur. Est-ce que les deux cercles s’excluent ? Non, Jésus invite tout un chacun à être fils et filles du Père, à vivre ce déplacement. Marie par exemple est de sa famille à double titre. » (1)

Récemment ma grand-maman a intégré un EMS à la suite d’une chute, puis d’une hospitalisation. Avant cet épisode, du haut de son excellente santé, elle assumait le fait que, si un accroc survenait, elle serait « bonne pour le home ». Elle a traversé cette épreuve difficile et s’est montrée capable de s’adapter, au-delà de toute espérance, à des environnements étrangers en quelques mois. Franchement, je l’admire et me mets à son école ! Par sa manière de vivre ici et maintenant, par sa confiance ferme au Seigneur malgré les aléas de son âge, par son détachement complet (elle ne possède plus rien) et sa joie d’être simplement avec moi, je constate que nos rencontres continuent de transformer mon regard. A 92 ans, libre comme l’air, elle ne se gêne pas de parachever à sa façon mon éducation à la vie ici-bas !

(1)    https://www.revue-sources.org/qui-est-ma-mere-qui-sont-mes-freres/

Crédit images : © DR ; LDD

mardi 17 mars 2020

Ralentissement

Ah ce virus ! Il en aura fait parler à toutes les sauces. Et ça continue, puisque j’écris encore à ce sujet… En marge des alertes, des pleurs et des drames par milliers, il y aura eu, plus silencieusement, ce que tant d’esprits (sains.ts?) deman-daient avec ferveur depuis longtemps : un ralentissement de la course folle, un retournement vers davantage de sobriété, de simplicité, un retour à ce – et ceux – qui se trouve-nt autour de soi…

Englué qu’il est dans le superficiel, la course à la possession matérielle et au salut par l’argent et le pouvoir, le genre humain seul serait-il, seul, parvenu à un tel résultat ? Il aura fallu qu’un être vivant microscopique – pour ne pas dire invisible – fasse le sale boulot. Il ne faudrait pas qu’elle nous lâche trop tôt, cette petite bête, car nous repartirions tous autant que nous sommes dans la course infernale… aussi vite que nous avons plongé dans l’immobilité – que par ailleurs j’appelais de mes vœux de manière prophétique, rappelez-vous, dans mon dernier billet (Journal Vie et Foi n° 192).

Nous y voici donc dans une certaine immobilité qui, chez certains, provoque l’anxiété, chez d’autres, la sérénité… Deux camps ! En effet, l’hystérie de certains montrent d’une part combien notre peur de manquer est grande et d’autre part en quoi (ou en qui) nous avons placé notre confiance. Les temps de crise sont de puissantes loupes sociologiques : elles manifestent clairement où nous en sommes avec nous-mêmes, avec les autres et avec le Seigneur ! Cela me rappelle la parabole des brebis et des boucs que le Christ place à sa droite et à sa gauche dans l’Evangile (Mt 25, 33). Comme l’on sait, cette frontière ténue passe à l’intérieur de chacun d’entre nous. Nous avons tous à faire à nos démons. Ces temps si particuliers les feront ressortir. Il faudra leur faire face. Si c’est pour qu’ils nous quittent définitivement, ce sera une excellente chose.

« Mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les hommes ; mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les puissants ! » (Ps 118, 8-9)

Quelle n’a pas été ma surprise de voir les rayons des supermarchés de Sembrancher où j’approvisione ma famille, être dévalisés comme en temps de guerre. J’imaginais cette hystérie avoir lieu dans les grandes villes de Suisse romande… Dans cette situation sans précédent, je nous exhorte à rester dans la paix et la confiance dans le Seigneur et, en toutes circonstances à (ré)agir comme des chrétiens, c’est-à-dire rester à l’écoute de la Parole de Dieu, fidèle à la prière, attentifs aux besoins des plus proches et être prompt à l’action solidaire. Et le dernier mot revient au psalmiste : « Seigneur, je n'ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. » (Ps 130, 1-2)

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Crédit images : © LDD