Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

vendredi 3 octobre 2008

Accouchements dangereux en politique : des glissements lexicaux aux dérapages sémantiques

Pour gagner en politique, il faut convaincre. Et pour convaincre, on en conviendra, il s'agit d'argumenter. La parole se trouve ici au premier plan.

Comme la réalité se trouve être éclairée par notre regard sur elle, on a toujours trouvé dans le langage politique des tentatives pour ne plus appelé la réalité avec le terme le plus direct et le plus connu pour la désigner... afin de tirer parti d'un certain flou et de s'y engouffrer... On appelle cela "manipulation" lorsque les acteurs le font en toute conscience ! On appelle cela "langue de bois" quand le politique tente de décrire une situation dont il n'a pas le droit de parler ou à propos de laquelle il est malaisé de parler...

Glissades en tous genre !
Banales quand il s'agit d'expliquer que tel Conseil n'a pas pu/su prendre de décision sur les dispositions finales d'un texte législatif... Blessantes quand un haut-responsable de l'armée n'a pas le courage d'annoncer lui-même et directement aux familles un accident dont elles font les frais... Irritantes quand une personnalité ment à moitié ou cache sa malhonnêteté derrière un discours dont tous savent qu'il est fallacieux... Marrantes quand une personne tente de justifier un comportement qu'elle sait elle-même inadapté ou incongru... Graves quand il s'agit de la vie humaine... On en parle !

Pascal Tornay


Le mot et la chose

Les mots et la chose. Dans certains cas, les mots ne changent rien à la chose. Ils occupent le terrain, ils se promènent les mains derrière le dos, ils regardent la chose, c’est tout. Ainsi dans mon histoire. Le système est clos, logique, paisible. On peut jouer sur les mots sans changer le sens. On peaufine la formule, même si c’est une formule qui tue. On s’attache aux moyens et on néglige la fin. Qu’importe au fond, puisque la peine de mort n’est pas discutée. Et puis, au contraire, il y a des cas où les mots ont beaucoup plus d’importance. Il faut s’en méfier. Ils sont hyperactifs. Les mots sont armés, dangereux, ils font la guerre, ils se battent, ils rusent, ils tuent et quelquefois ils gagnent. Contre la chose.

Voilà un peu à quoi ressemble la bioéthique dans notre pays : un drôle de rapport entre les mots et la chose. Tout n’est pas simple d’ailleurs. Parce que nous sommes tantôt dans une situation tantôt dans une autre. À la vérité, les événements se succèdent généralement dans cet ordre : d’abord les mots sont des soldats combattants qui montent au front, ensuite les mots deviennent de tranquilles forces d’occupation. Avec, de temps en temps, des échauffourées au cours desquelles les mots-combattants reprennent du service, histoire de se refaire une santé. Je n’ai pas l’intention de réécrire un traité sur la confusion des mots en bioéthique, ce qui a déjà été fait cent fois en pure perte. De toute manière, c’est bien la vocation des mots de dépeindre la réalité ou de la créer. On ne peut pas en vouloir aux mots. À nous de les utiliser avec fermeté et de ne pas nous laisser attaquer par des mots pirates qui naviguent sous pavillon de complaisance. La charité du mot juste est une ardente obligation, c’est entendu, j’y ai souvent exhorté. Non, ici, les lignes qui vont suivre se contentent d’illustrer par quelques exemples à quel point certains combats — sur ce terrain — sont devenus inutiles, parce que dépassés, parce que perdus. Elles invitent, dans une seconde partie, à privilégier d’autres formes d’action.

Les mots-combattants. À tout seigneur tout honneur. S’il faut donner l’exemple percutant d’un mot qui a changé la chose, il n’y en a qu’un, c’est celui de l’avortement. Personne ne peut oublier que l’interruption volontaire de grossesse (IVG) avait pour but — et a eu pour effet — de faire oublier l’avortement. Pendant longtemps, après la loi, il a été très mal vu ne serait-ce que d’articuler le mot même d’avortement. Dans certains milieux — je pense plus à ceux qui ont été piégés qu’à ceux qui sont familiers de l’acte — cette pudeur est d’ailleurs toujours de mise. Imagine-t-on que l’on puisse un jour réutiliser le mot d’avorteur ? Vous connaissez comme moi des personnes opposées à l’avortement qui pourtant ne le souhaitent pas et je pense qu’elles ont tort en ce qu’elles font la part belle à l’adversaire. Car il est un fait que l’IVG a été l’une des plus redoutables batailles sémantiques gagnées contre la réalité de la chose. Sauf à y être soi-même confronté, l’acte d’avorter est devenu abstrait, ce qui est tout de même un comble pour une réalité aussi sordidement concrète. Maintenant que peut-on faire sur ce terrain ? Prescrire à tous ceux qui veulent « lutter contre » d’employer prioritairement le mot avortement ? J’y suis tout à fait favorable mais ce ne sera pas suffisant. D’abord, il y aurait les réticences de ceux que j’ai évoquées plus haut. De plus, je constate comme un reflux du mot avortement qui revient tout seul et commence à reprendre du service. Pourquoi ? C’est à la fois simple et terrible : la réalité de la chose a été transformée dans l’esprit des gens, la chose est devenue acceptable et acceptée, par conséquent le pavillon de complaisance de l’IVG est moins nécessaire et le mot avortement ne fait plus peur. L’avortement a intégré le quotidien des gens, il marque une étape initiatique de la féminisation, il fait partie de la vie.

Le destin de l’interruption médicale de grossesse (IMG) a été aussi brillant — sinon plus — pour changer une réalité aux yeux de l’opinion. Non seulement parce qu’elle n’est pas considérée comme un acte de convenance, l’IMG est un avortement déculpabilisé aux yeux de beaucoup, mais encore parce qu’elle est présentée comme un moyen d’éviter certaines maladies ou certains handicaps, l’IMG est un avortement positivé sur le plan social . Combien de fois ai-je été surpris de découvrir, même chez des personnes d’un certain niveau socio-culturel, que l’IMG c’était tout de même « moins pire » que l’IVG ! À telle enseigne, par exemple, que les autorités de telle grande maternité catholique n’ont jamais été gênées pour prétendre avec aplomb que leur établissement ne fait pas d’IVG alors qu’on y avorte en toute impunité des enfants trisomiques. Sous entendu : l’IMG n’est pas un avortement. Un ancien président de l’Académie nationale de médecine, dont « l’ouverture d’esprit » à cet égard n’est un secret pour personne, m’avait un jour lancé fièrement, après une table ronde à laquelle nous avions participé : « Moi, monsieur, je ne fais pas d’IVG. » Si je n’avais rien répondu, il pouvait penser faire illusion : pas d’IVG donc pas d’avortement. Je lui ai rétorqué : « Pas d’IMG non plus ? » Évidemment, il n’a pas nié qu’il en pratiquait. Le mot médical de l’expression IMG fonctionne comme un cheval de Troie.

Il faudrait répéter sans cesse que l’avortement n’a jamais été un acte médical. L’acte médical n’est pas l’acte d’un technicien en blouse blanche, il est l’acte qui se définit par son dessein qui est de traiter, soigner, sauver… Le combat des mots est perdu là aussi. À partir du moment où l’opinion publique est convaincue que l’IMG est ce que la médecine propose de mieux pour prévenir le handicap et que beaucoup de catholiques eux-mêmes pensent que l’Église n’y est pas opposée, que voulez-vous faire ? Une analyse grammaticale ne peut rien contre un lavage de cerveau.


Jean-Marie Le Méné


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Notes
Article de Jean-Marie LE MÉNÉ, Ce qu’est la bioéthique : confusion des mots ou pensée négationniste ? in Revue "Liberté Politique" n°41, GUIDE DE BIOETHIQUE : Aspects éthiques, Editions Privat, Paris, 2008. 
Cf. Revue "LIBERTE POLITIQUE" No 41 : Guide politique de bioéthique, Jean-Marie Le Méné. 

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