Aimer - connaître

Aimer - connaître
Photo de Guy Leroy

jeudi 9 octobre 2008

Les grands paradoxes des êtres pensants...

De plus en plus, je réfléchis en termes de paradoxe, c'est à dire en tentant de conjuguer les aspects contradictoires d'une réalité. Cette manière de penser, de regarder la réalité me plaît beaucoup, car elle me permet de me décentrer. Elle m’ouvre un champ de tensions à vivre, une vie à prendre à pleines mains. Elle dégage un chemin sinueux mais passionnant entre des perspectives antagonistes qui créent un univers fait de polarités. Si je me connais bien moi-même, loin de me déchirer, ces polarités me permettent de mieux me situer, d'avancer plus justement et de conforter ma position à travers elles. Ce champ de tensions me pousse à trouver un équilibre toujours plus solide dans ma vie, dans mes choix. Mais il reste des pièges…

Etymologiquement, le paradoxe signifie ce qui est "à côté (para) de la doctrine (doxa)". Ce qui est en marge de la pensée ; ce qui vient "agacer" la pensée construite ou toute faite... Le paradoxe est un peu le grain de sable dans les rouages de l’intellect humain. (Dieu est parfait dans ce rôle…) Mais tout n’est pas de l’ordre de l’intellect. Dans le poème ci-après – qui date de quelques années et que j’ai quelque peu ré-agencé – le paradoxe est plutôt saisi comme une sorte d’incohérence qui se glisse entre la pensée et l’agir, entre la tête et le cœur. Une division entre la volonté et l’agir des êtres. Cette division entre ce que je sens être bon, ce que je veux faire et ce que je fais peut se rapprocher de l’idée d’hypocrisie. L’hypocrisie au sens étymologique signifie opportunité (crisis) cachée (hypo = en-dessous), c'est-à-dire une sorte de déviance opportuniste qui fait passer le comportement humain du mode oblatif au mode captatif. On passe de « donner de soi » à « prendre pour soi ».

Bien qu’elle ne soit pas toujours conscientisée, l’hypocrisie est bien une pathologie de l’âme humaine qui perd progressivement le sens de la vérité de l’Homme et de la gratuité. L’être humain a un besoin immense de vivre des espaces de gratuité. Ils font cruellement défaut aujourd’hui. Qui peut mettre en doute le fait que sans amour les êtres humains se meurent… L’amour n’est-il pas le sommet de la gratuité ? A l’amour, on n’oppose ni explications, ni arguments !

Le paradoxe est donc vu ici comme l’incapacité à mettre en cohérence la bonne volonté et l’agir. Ce peut être à cause d’une conscience mal éclairée, d’une structure sociale injuste ou de lois iniques, etc. Quoiqu’il en soit, l’être humain, depuis toujours, souffre affreusement d’être divisé en lui-même entre lui-même et une fausse image de lui-même...

Grands paradoxes des êtres pensants


Nous sommes mal conçus pour ne rien savoir. Et encore plus mal conçus pour tout avoir. Nous avons souvent les reins entre deux chaises ! Mais nos sourires pincés trahissent bien souvent le malaise. Alors que nous ne possédons que quelques chaises, nous croyons que nous allons pouvoir asseoir tous les peuples. Cacophonie du marché libre où il faut qu’il y ait scandale Pour qu’enfin les consciences râlent... Grands paradoxes des êtres pensants.

Certains intellectuels luttent pour l’égalité mais pour une égalité légalement inégale en aparté Car nous vouons un soin tout particulier à soigner les devants de nos boutiques de vaisselier. Pourtant à l’intérieur souvent la poussière s’amoncelle sur les rayons que nettoient de discrets prolétaires. Quelle sorte de gens croyez-vous donc que ce sont, tous ceux qui en silence agitent leurs torchons ? Grands paradoxes des êtres pensants.

Sans cesse l’on oppose les sexes, les cultures, les idées... Absurdité, fille de l’étroitesse de vue qui amène une concurrence acharnée entre des pièces de puzzles si souvent complémentaires qui jamais ne parviennent à engendrer l’œuvre entière. Nous cherchons désespérément de la Vie dans l’univers Et, à grand renfort de pilules, nous avortons la terre. Qui sommes-nous pour nous faire immortels, alors sommes déjà tels ? Les grains du si bel épi ne veut plus être dispersé... ô dilemme cruel : Grand paradoxe des êtres pensants.

Autour de nous, les nations s’unissent : Mais ce qui est bon pour les autres n’est pas bon pour nous Ce sont toujours les mêmes qui ajustent les poids et mesures Et l’on traite le pauvre comme le riche. On les a tous deux à l’usure. A l’étranger, le petit « Sonderfall » a l’habitude d’être traité comme l’hôte de marque par les pays où les prêteurs sont rois ? Cette toute nouvelle conception de l’entraide me laisse sans voix. Le petit créancier orgueilleux reviendrait-il avec ses vieux caprices ? Grands paradoxes des êtres pensants.

On peut être éternellement en recherche du nous, Mais c’est en perdant le sens de l’Autre que l’on devient si mou. Le diagnostique existentialiste sartrien a meurtri des générations en recherche de sens et d’harmonie Si l’enfer c’est les Autres, jouerons-nous encore longtemps ? Ils sont nombreux à penser qu’il faut sauver en tuant ; il en a heureusement été qui ont songé à sauver en mourant… Grands paradoxes des êtres pensants.

La mort amène l’amertume et l’amertume la haine. La haine, la violence et la violence la mort. De ce cercle, on ne sort que par une vieille potion, minuscule porte, qui se nomme Pardon. Dans le monde de Dieu, pardonner c’est espérer encore ; Dans le temps des hommes, c’est perdre face que pardonner Pouvez-vous imaginer à quel misère on laisse notre sort ? Grands paradoxes des êtres pensants...

Avoir ou Etre ne sont pas des verbes opposés mais ils s’aiment l’un l’autre, lorsqu’on sait les conjuguer. Ils forment ensemble une grande merveille au-dessus des diplomaties, au-dessus de l’orgueil et de toutes les frontières que nos notables tiennent pour indépassables... Nous cherchons tellement à avoir que nous oublions d’être Tout nous est donné… Nous nous tuons à vouloir acquérir. Grands paradoxes des êtres pensants.

Pascal Tornay

Aucun commentaire:

Publier un commentaire