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Photo de Guy Leroy

dimanche 27 septembre 2009

Le paradoxe infini !

Maurice Bellet est un homme qui pourrait porter le titre d’ « Ancien », c’est-à-dire de prêtre dans la Bible, car il est pétri de sagesse et d'humanité. En réalité, prêtre, il l'est bel et bien, mais pas seulement. Voici un homme qui a traversé le 20ème siècle avec diverses sortes de « lunettes » sur son nez... J’admire cette capacité d’user de la pensée interdisciplinaire. Maurice Bellet est né en 1923 près de Paris. Philosophe et écrivain intarissable, il a écrit une quarantaine d'essais et de romans. Par la double voie d’études en théologie et en philosophie ainsi que par le biais de ses activités dans le domaine de l’écoute et de la psychanalyse, il a en main de formidables outils pour saisir le monde actuel en de majestueuses étincelles.



Voici un petit extrait d’un de ses derniers livres : Le paradoxe infini (2003). Maurice Bellet y décrit le fonctionnement pervers d’un monde en délire où se côtoient paradoxe, impasses et idolâtries. Densité de l’écriture, précision des concepts, vision à la fois globale et détaillée, un respect profond de l’humain se dégage. Son livre est une œuvre de plus sur la route de son inlassable quête de la vérité de l’Homme !

« Mais le désordre de ce monde n’apparaît qu’à celui qui se tient hors de ses évidences. Il est certain, par exemple, que par rapport à la débauche de tout et au gaspillage où nous sommes, l’avenir de l’humanité est dans l’abstinence et l’austérité, une diminution drastique du travail et des jouissances. Qui ose le dire et seulement le penser ? On ne le peut qu’à voir cette énorme réduction comme un dépassement, un "plus", un par-delà, un progrès ! C’est-à-dire à partir d’une tout autre perception de l’œuvre humaine et du désir. Sur ce chemin-là, le système dominant en ce monde où nous sommes apparaît comme un délire. Il ne manque pas de rationalités – au pluriel. Mais tout l’édifice est bâti sur un principe fou que je résume ainsi : le lieu de l’Homme est l’infini – pas de limites ; l’infini est double : la possibilité technique, la puissance des envies ; la conjonction des deux infinis les multiplie l’un par l’autre, dans une expansion où l’Homme est censé se réaliser. Mais le regard froid prolonge les courbes : elles mènent toutes à l’impossible (10 voitures par personne ? 25 repas par jour ? 50 écrans par foyers ?) ; et il considère, en ce principe, son principe même : la rage infinie du Seul à être tout. Car, en ce système, tout finalement renvoie au Seul – et à sa toute-puissance imaginaire. Et il se peut fort bien que le Seul soit collectif : fusion de tous dans un imaginaire où tous se perdent mais y gagnent l’infini de l’Image vénérée. Ce Seul immense, à la toute-puissance divine, il peut se concentrer en un homme, une idée, un fonctionnement même. Le Seul de notre monde est à la fois chaque individu, livré et laissé à lui-même, et l’immense Anonyme qui impose respect absolu (sociétés anonymes... les bien nommées !). Hitler n’est pas un accident, déjà loin derrière nous. C’est une des possibilités toujours immanentes à ce monde. Il suffit que le dysfonctionnement annonce la proximité du chaos, alors celui qui parvient à transformer l’angoisse en violence devient le Maître. »


Maurice Bellet, Le paradoxe infini,
Desclée de Brouwer, Paris, 2003, pp. 24-25.

Ce qu'en dit Luc Ruedin de la Revue "choisir", novembre 2004. Qui apprécie Maurice Bellet ne sera pas déçu par Le paradoxe infini. Pour qui ne le connaît pas, ce livre provoquera en lui, s’il sait écouter, le frémissement de cette parole engagée, le surgissement inouï de l’humain par ce que l’auteur nomme « l’inaugural ». En effet, cette science de l’humain, déployée à travers un parcours critique et dans un style explosif et percutant, découvre, à l’extrême de l’épreuve, la naissance de l’humain en l’homme.

Analysant ce monde si souvent déshumanisant, pointant les limites de la psychanalyse, de la philosophie, de la religion et de sa théologie, l’auteur creuse son discours jusqu’à ce lieu du possible humain, lieu de passage, crise salutaire où s’annonce l’étrange surgissement de ce qui rend l’homme à lui-même. L’analogie de la science, qui veut elle l’universelle vérité, sert à l’auteur qui mesure en quoi et comment elle manque l’humain. Ce livre est traversé d’éclats de pensées, de forces libératrices, de rigueur intellectuelle, d’exigence sourde et persévérante au service de l’expérimentation de l’humain, de sa recherche tendue, angoissée et finalement jubilatoire.

Au terme de cette lecture, comme toujours chez Maurice Bellet, se donne à goûter la saveur de l’immense traversée. Le lecteur n’est pas épargné. Il ne lui est pas fait l’économie d’une pensée déconcertante, indissociable d’un rythme vigoureux. Lui est fait cependant l’immense cadeau de découvrir son horizon s’élargir à l’Infini et son existence renouvelée par cet « inaugural » d’où surgit sa propre humanité.
Pascal Tornay

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