Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

dimanche 31 décembre 2023

Des colis de toutes sortes...

Des colis de toutes sortes...

Billet de l'Aumônier, Mouvement Vie et Foi, décembre 2021

Vous savez comment les yeux des enfants brillent lorsqu’on leur annonce qu’il y a une lettre ou un colis qui est arrivé pour eux !  – « Mais qui est-ce donc ? » ; – « Qu’est-ce que ça peut être ? »

Cette lumière de joie, on a pu la voir l’an dernier dans plusieurs lieux du canton à l’orée de Noël. Le projet « Christmas Box » (ou Boîtes de Noël), lancé par une équipe de scouts du Valais central et relayé notamment par la Maison de la Diaconie et Solidarité à Sion a donné lieu à un bel élan de générosité. Près de 1'700 boîtes avaient été récoltées et distribuées aux alentours de Noël à des personnes isolées ou en précarité, des familles dans le besoin, des personnes touchées financièrement par le COVID. Il fallait voir ça ! La générosité des personnes qui ont répondu favorablement à l’appel des organisateurs a été magnifique. L’époque s’y prêtait puisque l’ambiance générale de l’an passé était plutôt morose. En effet, la plupart des rendez-vous conviviaux autour de Noël n’ont pas pu avoir lieu.

Les habitants de la petite communauté de Bovernier s’y sont donnés à cœur joie ! La cure débordait de colis tous plus colorés les uns que les autres. Chacun y avait mis du sien avec une carte de vœu décorée à la main, un papier cadeau soigné. Une remorque entière de colis avait été emmenée à Martigny et à Sion pour y être distribué à qui de droit. Les organisateurs avaient bien indiqué de limité la taille des colis à une boîte à chaussures et d’offrir « des choses qui font plaisir » et de ne pas y mettre des spaghetti et de la sauce tomate… On demandait aussi d’inscrire sur le colis à quel type de personne il était destiné : un homme, une femme, un enfant, une famille.

A Martigny, un coin de salle avait été décoré et aménagé avec plus d’une centaine de ces colis de toutes sortes. Il fallait voir s’illuminer les yeux et les cœurs des petits et des grands ! Les organisateurs étaient encore plus heureux que les bénéficiaires. Faire du bien, ça fait du bien ! Cette année, Christmas Box reprend du service avec, certainement, davantage encore de points de collecte.

(S’)offrir, se donner de la peine pour faire plaisir, pour montrer son amitié, c’est manifester que l’autre compte véritablement pour nous, qu’il a du prix à nos yeux. Si tout humain peut saisir cela, le chrétien a conscience d’une dimension de l’être humain plus mystérieuse encore… En effet, saint Paul dira aux Ephésiens que « le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous ! »

Bon, joyeux et saint Noël à vous ainsi qu’une année 2022 riche et féconde.

Que votre « non » soit « non »

 Que votre « non » soit « non »

Billet de l'Aumônier, Mouvement Vie et Foi, décembre 2021

Vous est-il arrivé de dire « non » à Dieu ? Moi, oui et de tout cœur ! Avec mon épouse, nous avons reçu ces dernières années plusieurs appels à l’aide provenant de la Rép. dém. du Congo (RDC) pour le traitement médical d’enfants ou de nouveau-nés, alors que, comme vous le savez, nous sommes déjà aux prises avec différents défis avec l’Association LIZIBA dans le domaine de l’accès à l’eau potable. C’est ainsi que, pour ma part, j’ai dit clairement à Dieu que je ne répondrais pas à ce nouvel appel qui allais – je m’en doutais – m’engager dans une autre recherche de fonds. Pour moi, il n’était pas question d’accepter encore cette charge qui allait brouiller les pistes. C’était NIET ! 

Quelques temps plus tard, une « vieille connaissance » m’invite chez elle pour un partage alors qu’elle est enceinte. Nous en venons – par pur hasard évidemment – à parler des conditions médicales en matière de maternité en RDC. Je lui parle de ces appels reçus et de mon « non ». Bondissant de son canapé, elle réplique : « Si tu veux bien, je vais m’en occuper moi-même ! » Sitôt dit, sitôt fait en quelques semaines, elle récolte près de 10'000 CHF que nous mettons à disposition des diverses familles en difficulté. Une petite fille est opérée du larynx, une autre doit subir des examens pour des problèmes de digestion et de saignements intérieurs, un garçon subi des troubles du système nerveux central et l’on ne trouve pas de traitement adéquat… etc. etc. 

Bref ! J’en tire donc mes leçons. Il semble que Dieu n’ait pas de problèmes avec mes refus. Il les respecte car en effet, je ne me suis chargé quasiment de rien dans cette affaire. Pour autant, la cause lui tenait visiblement à cœur et il est parvenu à ses fins d’une autre manière. Dieu sait parfaitement « faire avec » nos « non » et s’en tire « haut la main ! » Cela ne cesse de susciter mon admiration (ad-mirare = regarder vers) pour ne pas dire mon adoration (ad-orare = rester bouche bée devant) !

Injuste !

Injuste !

Billet de l'Aumônier, Mouvement Vie et Foi, mars 2022

En allumant la radio dans ma voiture durant le temps de pandémie, je m’amusais à compter bêtement les secondes qui passaient jusqu’au moment où les termes « covid » ou « pandémie » seraient prononcés. En effet, il était rare que 5 secondes passent… Actuellement, je m’essaie au même exercice avec les termes « Ukraine » ou « guerre ». Quel matraquage infernal : plus rien d’autre n’existe ! Face à ce battage médiatique, je me questionne sur notre manière souvent abrutie de consommer l’info.

Qui n’a pas entendu dire : « Les russes ont envahi,… ont attaqué… » Alors qu’il ne s’agit certainement que d’un homme (ou quelques-uns) complètement aveuglé par son pouvoir. Quelle erreur !
En occident, tout ce qui est russe a mauvaise presse ? Pourquoi diable ? Qui donc subit de plein fouet les sanctions économiques occidentales, et notamment la chute du cours du rouble ou l’augmentation générale du coût de la vie ? Quelle injustice !
On a profané et dévalisé des églises orthodoxes et certains prêtres ont reçu des menaces de mort. Qui se venge de quoi, et envers qui ? Quelle ignominie !

Cette focale fait qu’en arrière-fond, nous oublions complètement que des dizaines de milliers de réfugiés arrivés de Syrie, d’Afghanistan ou d’Erythrée vivent chez nous depuis plusieurs années dans une sorte de semi-liberté avec des permis de séjour ultra-restrictifs. En me mettant à leur place, je m’imagine volontiers qu’en regard à l’accueil généreux et enthousiaste des réfugiés ukrainiens, aux manifestations populaires et aux déplacements sur place des plus hautes autorités de notre pays, au fameux permis « S », un sentiment d’injustice pourra monter et créer de fortes tensions.

A quel titre cette différenciation : ne sont-ce pas tous nos frères en humanité ? Comme chrétien, telle est ma réaction. La guerre en Syrie est-elle un peu moins horrible ? J’ai entendu récemment quelqu’un me dire subrepticement qu’eux n’étaient pas chrétiens ! Voilà peut-être la cause de toutes ces injustices : la peur...

Au vert !

 Au vert !

Billet de l'Aumônier, Mouvement Vie et Foi, juin 2022

Manquer et mourir : voici nos peurs les plus profondes. Et, d’une manière ou d’une autre, nous avons tous fait l’expérience du manque et de la mort. Certaines personnes plus terriblement que d’autres, il est vrai. Vous avez aussi, certainement, rencontré des personnes qui témoignent que leur expérience du manque et de la mort ont été des lieux d’extrême fécondité. Je puis être de ceux-là.

Dans notre monde matérialiste, il est facile de croire qu’on porte davantage de « fruits » si on a (ou qu’on se donne) les moyens de poursuivre des objectifs, si l’on peut compter sur un bon réseau de contacts, des compétences avérées, etc.
Peut-être avons-nous fait par ailleurs l’expérience que le manque (la privation, le jeûne, l’impossibilité, l’impasse, etc.) produit aussi d’une certaine manière certains « fruits ». Durant cette matinée, nous voulons creuser la question du rapport entre le manque et la fécondité. Comment et à quelles conditions le manque peut-il être une source de fécondité ?


Au cœur de la nuit…

Au cœur de la nuit…

Billet de l'Aumônier, Mouvement Vie et Foi, octobre 2022

Manquer et mourir : voici les peurs humaines les plus profondes ! D’une manière ou d’une autre, nous faisons tous l’expérience du manque et de la mort au cours de notre vie. Certaines personnes plus terriblement que d’autres, il est vrai. Quel scandale ! Cela nous plonge au cœur du mystère du mal qui ne se laisse pas éclairer si facilement. Pour autant, vous avez certainement rencontré des personnes qui témoignent que leur expérience du manque et/ou de la mort ont pu être des moments à partir desquels est survenue une fécondité (1) insoupçonnée… Je pense être de ceux-là.

Dans notre monde matérialiste, il est facile de croire qu’on porte davantage de « fruits » si l’on a (ou qu’on se donne) les moyens de poursuivre des objectifs, si l’on peut compter sur un bon réseau de contacts, si l’on a acquis des compétences reconnues, etc. Cela est juste, mais au fond, n’est-ce pas aussi un peu illusoire ? Nos fécondités ne sont-elles tributaires que de nos moyens matériels ? Je n’y crois pas. Combien de familles ayant perdu un enfant d’une maladie rare ou d’un cancer se sont lancées à corps éperdus dans des campagnes de récoltes de fonds ou de sensibilisation en faveur d’autres familles touchées par les mêmes maux ? Combien d’improbables associations sont nées à partir d’une fougue qu’un malheur ou un événement dramatique a suscité ? Comment cela se peut-il que, du lieu où le manque et la mort ont été semés, de tels fruits puissent voir le jour ?

Ne nous trompons pas : le manque et la mort ne sont pas eux-mêmes des sources de fécondité. Ne sont-ce pas plutôt ces désirs absolus de vie et d’amour qui sont chevillés à nos corps mortels et qui font bouillonner nos cœurs assoiffés… par le manque ?
Pâques vient comme planter au cœur de nos existences l’événement du salut qui se produit, de manière ahurissante, à partir du don d’amour du Seigneur le Vendredi Saint.
Et, à sa façon, Noël vient nous redire qu’à travers les obstacles et les impasses de l’existence, même au cœur de la nuit, une simple étincelle peut briser les ténèbres. L’enfantement d’un monde neuf se poursuit sous nos yeux et ce, malgré tout. Espérance.

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(1) Fécondité au sens large de « fructueux ».

Le sixième sens

Le sixième sens

Billet de l'aumônier, Mouvement Vie et Foi, janvier 2023

Les femmes, dit-on, ont un sixième sens. Je ne suis pas d’accord. Non pas qu’elles n’en soient pas dotées. Mais bien toute personne. Quel est-il ? L’intuition ? La sagesse ? L’instinct ? Dans plusieurs milieux – même en pastorale – on parle de flair, ce qui le rapproche de l’odorat qui, dit-on encore, est le sens le plus profond, celui des origines. Je me rappelle qu’un des enfants que nous avons accueilli chez nous n’a pu accepter mon épouse comme « maman » que lorsqu’il a détecté une concordance d’odeurs entre lui et elle.

Ce sixième sens ouvre à une sorte d’aptitude mystérieuse à se tenir intérieurement en veille, en vigilance, et à discerner. Ce qui implique, en parallèle, le travail des cinq autres sens. Mais, ce sens-là m’apparaît plus (d)étonnant ! Il semble n’avoir pas de nom propre ! On lui en prête plusieurs comme s’il se trouvait mal (re)connu, ne se laissant pas approcher aussi facilement que ceux qui nous tournent vers l’extérieur. Chose étrange encore. Avez-vous remarqué ? Il est clairement plus affûté chez les personnes fragilisées, en situation de handicap ou de vulnérabilité.

Il semble qu’il nous relie à un univers assez différent de celui des perceptions extérieures. Plutôt vers un monde enfoui au-dedans, comme le levain dans la pâte qu’il fait lever. Un monde mystérieux, pourtant tout à fait perceptible moyennant l’advenue d’un certain silence. Un monde sans lequel nous serions seulement des animaux. Un monde où les acteurs n’ont plus de masques, où les paroles sourdent autrement. Ne serait-ce pas la conscience ? Voilà un sens tout intérieur qui nous appelle, nous relie à nous-mêmes et nous conduit en liberté, en vérité, comme un GPS… Mais alors ! Dieu qu’il est important qu’il soit bien réglé ! Réglé comment ? Je fais quelques propositions qui peuvent être tout autant de résolutions à faire nôtres ou de grâces à demander : le silence, un temps de retraite, la prière d’oraison, la culture de la fraternité, l’émerveillement, le don de soi, l’action de grâce, la vie dans la simplicité.

Etty Hillesum (1914-1943), une jeune juive déportée dans un camp de concentration durant la deuxième guerre mondiale a ce mot allemand – hineinhorchen – pour parler de cette capacité propre à l’humain d’aller dans ce monde intérieur – où Dieu habite. Un « sixième » sens, celui de Dieu, pour nous mettre sur la trace d’un monde si proche « au bas de soi » où, pour devenir ce que nous sommes – des fils et des filles bien-aimés, héritiers du Royaume – nous sommes invités à entrer dans une intimité plus profonde avec nous-mêmes d’abord puis avec ce « Plus-grand-que-soi ». Pour cela il nous faut, comme les enfants, coller notre oreille à la porte pour recueillir ce grand secret.

mardi 26 décembre 2023

Un couple chrétien, c’est une diaconie !

Un couple chrétien, c’est une diaconie !

Témoignage de Pascal et Colette Tornay, membre de l'END Fully 10 et membre de l’équipe du Secteur Valais, Suisse. (12-07-2022)

J’aime à dire que la diaconie n’est ni le monopole des Eglises, ni un dicastère paroissial. Elle jaillit tout simplement là où des cœurs disponibles se mettent au service des besoins d’autrui. En relisant notre vie conjugale, Colette et moi pouvons témoigner qu’un couple chrétien est un des hauts-lieux de la diaconie.

Avec Colette, originaire de Rép. dém. du Congo, théologienne, enseignante et couturière, nous découvrons chaque jour combien notre couple revêt cette couleur diaconale. Une couleur qui est, en réalité, un bouquet de fleurs. C’est souvent après coup que nous apercevons comment Dieu forge avec nous toujours plus profondément notre identité de couple marqué par la diaconie à travers des occasions concrètes de nous donner (ou pas !). C’est souvent à partir d’insatisfactions ou de moments de crise que nous avons été appelés et travaillés. Est-ce bien étonnant ?

Lors de nos fiançailles, nous avons choisi comme devise la parole de Josué (24, 15) : « Moi et ma Maison, nous servirons le Seigneur ». Nous constatons que Dieu n’est pas sourd parce qu’il nous a pris au mot et a ouvert différents chemins qui ont permis à notre devise d’être mise à l’épreuve.

Depuis le début de notre histoire en 2012, Colette et moi avons toujours été aux prises avec les problématiques sociales de son pays. Auparavant, elle dirigeait un Centre de formation pour les filles à Kinshasa. Puis, à la suite de son départ en Suisse et à notre mariage, nous avons reçu un appel de l’évêque de Mweka, son diocèse natal, et de son père en vue de fonder une action pour l’accès à l’eau potable. Ce partenariat socio-économique a pris une belle ampleur et porte toujours de multiples fruits à commencer par le dialogue régulier et parfois chaotique qu’il nourrit entre Colette et moi.

Nous n’avons pas pu avoir d’enfants et ce fut une épreuve difficile. Après avoir bien tergiversé, nous nous sommes dit que nous pourrions servir l’enfance autrement. Colette est devenue maman de jour puis, en 2017, nous nous sommes mis à disposition de l’Etat qui nous a agréés comme famille d’accueil. Depuis, nous avons accueillis deux garçons. C’est un lieu de défi, mais aussi de croissance intégrale.

L’atelier de couture de Colette est aussi un lieu de diaconie. Pour tant de clientes devenues amies, l’atelier a permis de rouvrir des espaces où déposer chagrins et fardeaux et, à travers le travail commun de création, de faire jaillir une paix et une joie nouvelles. Ces fruits, mûris autour de ses machines à coudre, ont donné envie à Colette de se former dans l’accompagnement des personnes endeuillées.

Pour ma part, à partir de profondes insatisfactions dans mon travail pastoral, j’ai commencé à me questionner au sujet du diaconat permanent. Ma femme, la première, puis l’Eglise qui est à Sion ont confirmé que cet appel du Seigneur était réel. J’ai alors demandé à être muté dans un autre Secteur pastoral et j’ai été ordonné en 2019. En 2020, j’ai lancé une pastorale de rue et j’ai développé des contacts avec des personnes en situation de précarité. Colette, qui a elle-même connu la grande précarité dans sa jeunesse, m’ouvre régulièrement des espaces de réflexion en écho avec ce que je vis en pastorale. Ces échos forgent un chemin où chacun de nous est mis en mouvement.

Bref, tous ces lieux où se concrétise notre devise conjugale sont pour nous des espaces souvent bouleversants qui nous empêchent de nous « installer » et où se creusent toujours plus notre relation conjugale et notre vocation diaconal. Nous en sommes les premiers témoins.

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Prière conjugale et couple en mission

Prière conjugale et couple en mission

Article publié dans le Magazine Equipes Notre-Dame Secteur Valais par Colette et Pascal Tornay (23-11-2020)

Après son séjour en Suisse en 2010, Colette m’avait prié de bien vouloir rejoindre à mon tour la Rép. dém. du Congo l’année suivante pour déployer ce qui était alors notre projet : un Centre de formation de base pour les femmes. Nous étions loin de nous douter de ce qui allait nous « tomber dessus ». Comme célibataire catholique, même si la question du sacerdoce a pu se poser, le cri le plus puissant que je n’ai jamais pu éteindre était celui du désir de la vie conjugale. J’ai prié des années durant pour Colette, sans savoir qu’elle serait mon épouse ! Je l’ai bénie et j’ai souvent demandé au Seigneur de trouver lui-même celle qui me serait assortie. En faisant naître l’amour entre nous, nous comprenons aujourd’hui que Dieu répondait à nos aspirations profondes (conjugales) en même temps qu’il nous proposait de nouvelles missions.

Notre amour est vraiment né dans une prière commune (mais l’inverse est vrai aussi). Le soir suivant mon arrivée à Kinshasa, j’ai vécu une forte et inexplicable crise d’angoisse. Cette crise m’a conduit tout droit dans les bras de Colette qui, comme moi, logeait dans une des chambres du couvent des Coopérateurs paroissiaux du Christ Roi (cpcr). Elle m’a pris sur son cœur. Elle m’a soutenu et consolé. Elle m’a entraîné jusqu’à la chapelle et nous nous sommes abandonnés entre les mains du Christ Roi dans une prière commune qui devait tenir moins de l’envolée lyrique que du gémissement. Il n’y avait rien d’autres à faire d’ailleurs car j’étais complètement perdu… Notre amour est né là dans l’angoisse et l’hébétude. Dieu a fondé notre amour, là : Colette et moi partageons cette étonnante certitude. Depuis lors, notre prière conjugale ne s’est jamais arrêtée. Elle refait surface alors que le silence a reparu dans notre maison et que, le soir venu, nous prenons ensemble, sur notre canapé, un chant, un texte, l’Evangile, l’office des vêpres ou des complies et que nous le mettons en écho avec nos difficultés, nos projets, le fait du jour, ou avec des situations délicates de personnes que nous portons…

Notre amour – nous en faisons l’expérience – est par essence missionnaire. Il est porté et déployé à travers une vie de prière parfois houleuse mais profonde. Nos différentes missions, reçues du Seigneur, se sont ainsi déployées à partir d’un désir premier dont le Seigneur lui-même est la source et que nous exprimons souvent à travers notre devise conjugale : « Moi et ma maison nous servirons le Seigneur » (Josué 24, 15). C’est dans le désir de servir toutes les réalités humaines qui sont à notre porte(ée), dans une prière quotidienne toute simple où nous présentons au Seigneur ce que nous avons vécu que se forge petit à petit nos départs en mission… La prière dilate nos cœurs, fait grandir notre joie et notre amour et excite notre désir de porter du fruit : un fruit qui à son tour donne sens et force à notre amour et suscite le besoin du Christ qui s’exprime dans la prière :
« Apprends-nous Seigneur, par ta grâce, comment te servir en servant les autres ».

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Boire et déboires au Kasai

Boire et déboires au Kasai

Article publié dans les cahiers de spiritualité franciscaine "Message" (12-2023)

L’association LIZIBA Suisse, dirigée par Colette et Pascal Tornay, est née en 2014 de l’appel conjoint du papa de Colette, Léonard, diacre de la communauté presbytérienne de Bulape et de l’évêque catholique de Mweka, feu Mgr Gérard Muluma Kalemba qui fut un ami de Colette. Œuvrer en Afrique, au Kasai en particulier – une région « oubliée » de la RDC  – n’est pas une sinécure tant les asymétries sont nombreuses, à commencer par les différences entre nos mentalités, nos cultures et nos rythmes sociaux, mais aussi par rapport aux moyens logistiques et techniques quasi-inexistants. Comment faire de ces obstacles des ponts ? Là est tout l’enjeu…

Dix ans ! Dix ans ont passé depuis que Colette et moi avons reçu cet appel. Un appel à travailler pour que toute une ville  puisse avoir accès à de l’eau potable… L’appel faisait suite aux déboires (déjà) de l’évêque qui n’était pas parvenu à ses fins et à la souffrance d’une population « oubliée » par l’Etat… Cet appel a retenti dans la foulée d’un projet plus ancien qui avait été ruiné par la folie d’un homme avide : un Centre pastoral et social que Colette a dirigé durant 10 ans (encore) à Kinshasa sous l’égide du Père Yves Bochatay, responsable des Coopérateurs paroissiaux du Christ Roi en RDC. C’est donc dire que LIZIBA Suisse a bien été bâtie sur les ruines d’une ancienne association… où quand les déboires des uns deviennent les sources vivifiantes des autres… « Boire et déboires » est une expression de Frère Marcel Durrer que je reprends ici avec ironie. Elle sied parfaitement à notre affaire, tant les deux aspects sont, en effet, inextricablement liés.

En 2014 donc, il nous restait un peu d’argent dans la caisse et nous nous demandions comment l’utiliser à bon escient. C’est ainsi qu’à ce fameux appel, présenté documents à l’appui par ledit évêque venu en personne à Vollèges, nous avions répondu « oui ». Nous avons alors fondé l’Association LIZIBA Suisse  avec Daniel Tornay, mon papa, comme président-fondateur. Le budget du projet qui visait l’aménagement de sources d’eau avoisinait les CHF 25'000, rien que le chiffre faisait peur. Nous avions convenu qu’il faudrait certainement plusieurs années pour parvenir à réaliser les travaux, sensibiliser des groupes de travail et former un comité pour suivre l’affaire. Par ailleurs, nous nous sommes dit qu’il fallait avant tout dire la vérité à nos donatrices et donateurs : l’ancien projet ayant été ruiné – pas spécialement par notre faute – mais il était ruiné. Nous avons donc mentionné cet état de fait dans nos informations tout en expliquant le nouvel objectif : « De l’eau potable pour tous ! » A notre grand étonnement, nous avons récolté davantage d’argent qu’auparavant. Ce qui fait qu’un peu plus d’an plus tard, les travaux étaient à peu près terminés pour la joie de toute et tous.

Ainsi une dizaine de sources naturelles ont été aménagées, en contrebas, aux périphéries de la ville. Pratique, rapide, propre et gratuit sans compter un taux de maladie hydrique en chute libre, selon les observations de l’hôpital local : sans conteste, le progrès était notoire.
Mais voilà… Quelques années plus tard, alors même qu’entre temps, nous avions suscité la création d’une association jumelle  avec les responsables de laquelle nous avons bâti un partenariat sur des valeurs communes , nous avons eu beaucoup de difficulté à faire respecter ces ouvrages. Nous avions clairement exprimé à nos amis que l’entretien et le suivi serait de leur ressort et que nous ne financerions pas de travaux d’entretien (nettoyage des alentours, consolidation des ouvrages, clôture, dégagement des canaux). Nous savions aussi que dans cette région au climat équatorial, les fortes pluies et l’érosion mettraient certainement à mal les constructions. Ce qui fut avéré.

Ce n’est pourtant ni par la nature, ni par nos amis que sont arrivées les déconvenues, mais de la population que nous souhaitions servir… Alors même que tout avait été conçu et réalisé sur place par des gens du cru, les sources sont devenues tout à la fois les terrains de jeu des enfants et les espaces de dispute des mamans. Les papas, eux, ne vont pas aux sources, ce n’est pas leur problème…
Les enfants – comment peut-on leur en vouloir – sont passés maîtres pour passer au-delà des clôtures (interdits) pour y jouer et… se soulager. Pour leur part, les mamans – déjà harassées par les soins aux enfants et les tâches ménagères pénibles – n’ont que faire de l’entretien de ces lieux et de leur propreté.
Ouvertes en permanence, sans surveillance et sans suivi, les lieux allaient rapidement devenir insalubres et les infrastructures s’abimer. Nous avons bien financé des travaux de rénovation, nos amis ont essayé de sensibiliser les gens par quartier, de nommer des responsables, de les « motiver » avec un peu d’argent. Rien à faire. Il semble qu’on ait tout essayé : aucune solution satisfaisante… Même payé, personne n’entend être moqué par ses semblables et être vu faisant le « sale boulot », parce que finalement, c’est de ça qu’il s’agit… Car le boulot en question est vu comme socialement honteux. Et ne parlez pas de bénévolat : ce mot existe-t-il d’ailleurs en tshiluba, la langue locale ? Alors que la plupart des gens manquent du nécessaire, comment passeraient-ils des heures à suer sans rien recevoir ?

Avec le projet suivant, la construction de grandes citernes, nous avions décidé de cesser de mettre l’eau à disposition gratuitement. Les citernes ont été mises sous le contrôle de l’association locale. Elles génèrent ainsi un revenu qui peut être réinvesti. Le service de l’eau a désormais un coût, minime, mais un coût, sauf pour les plus fragiles, les plus pauvres, les plus âgés : pour eux l’eau leur est servie et gratuite.

Le projet forage, commencé à la suite de notre voyage sur place en 2019, est toujours d’actualité malgré pas mal de déboires. Oh, il a aussi engendré beaucoup d’espoir ! Fini les interminables marches (1h30) jusqu’aux sources avec 30kg sur la tête ! De l’eau au cœur de la ville : on n’ose pas y croire, ou plutôt, on fait tout pour qu’on continue à y croire !   En 2020, nous étions à deux doigts de réussir, mais l’entreprise que nous avions engagée n’a pas honoré ses engagements parce qu’elle était… en faillite. Nous avions pourtant pris une quantité de dispositions, rencontré ses responsables, vu et analysé leurs réalisations, contactés des experts, etc. Nous n’avions cependant pas pensé analyser sa santé financière. Ainsi, nous avons perdu de l’argent, mais nous avons aussi récupérer des outils, une foreuse et… du savoir-faire. Ayant tiré les leçons (mieux vaut tard que jamais), nous préférerons dorénavant acquérir nos propres véhicules et outils et faire réaliser les travaux à notre équipe qui a entretemps reçu une formation et a gagné en expériences. Est-ce la bonne voie ? Nous y croyons…

Bref, dans ce genre d’aventure humaine bien plus que technique, vous le savez si vous en avez fait l’expérience, la liste des facteurs impondérables d’un côté comme de l’autre du rivage est infinie... On a beau bien se connaître, avoir discuté un nombre incalculable d’heures, avoir signé statuts et charte, tenter d’entrevoir ensemble toutes les zones grises, les déboires viendront encore d’un ailleurs que personne n’a su détecter ! Boire et déboires, c’est la même chanson ! Même si l’on met toutes les chances de son côté, la route est à faire à tâtons. « Faut-il désespérer ? », chantait Sardou ? Je ne crois pas, mais de deux choses l’une : soit on accepte les déboires comme une source, soit on boit… la tasse ! L’eau, c’est la vie, dit-on. J’ajoute que la chercher ensemble nous a tous fait grandir en sagesse et en force ! Ne serait-ce pas là que se trouve le vrai succès ?
Elle est rude cette succession d’insuccès apparents ! Mais, dans la patience et la persévérance, tout autant que dans les énervements et les découragements surmontés, dans la confiance mutuelle qui nous fait élargir notre regard, se tisse la trame d’un partenariat plus secret, plus intérieur qui gagne en profondeur, en vérité. Et sur ce chemin, la seule chose qu’on ne pourra pas nous ravir, c’est notre bonne volonté… Suffira-t-elle ?

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1.   www.liziba.org
2.   Les infrastructures ont été abimées (tuyaux de captage cassés) et les alentours sont insalubres.
3.   Les gens continuent de venir puiser à même le sol, juste à côté.
4.   D’interminables heures de discussions sont nécessaires pour établir une même vision du projet.
5.   On essaie de tirer à la même corde, malgré tout.

La suite ne vous appartient pas...

La suite ne vous appartient pas...

Témoignage donné à la paroisse de St-Maurice (01-04-2023)

Bonsoir. Je suis Pascal Tornay, diacre permanent ordonné en 2019 et en poste dans le Secteur pastoral de Martigny depuis 2017. Epoux de Colette, couturière originaire de Rép. dém. du Congo, nous vivons à Vollèges et sommes famille d’accueil pour des enfants qui nous sont confiés par les Services de l’Etat du Valais.

Comme toute vocation, comme la vôtre de laïc, de papa, de maman, de menuisier, d’infirmière – que sais-je encore – le diaconat est à vivre, à expérimenter. Je dirais davantage : il est à inventer avec audace dans l’aujourd’hui car, en fait, même l’Eglise et souvent les diacres eux-mêmes, personne ne sait vraiment à quoi il peut bien servir. A tout, autant qu’à rien et peut-être est-ce là notre plus grande chance ! Pour ma part, je suis devenu diacre à la suite de l’ouverture d’une porte. Une porte intérieure que j’ai rejointe à travers le temps : mûrissement silencieux. Le jour où je me suis approché sérieusement de la porte et que je l’ai entrouverte, j’ai été à la fois heureux et tiraillé. Heureux comme mis en mouvement par une forme de ministère qui allait dilater mon cœur, et tiraillé comme mis en travail, en gestation, mis en pétrissage comme une pâte fécondée. Après l’ouverture de la porte, j’ai questionné mon épouse à ce sujet : la confirmation est venue sans tarder : « Enfin, tu y es ! Maintenant va à Sion ! » Et les choses se sont enchaînées… Il faut dire que j’avais probablement déjà avant le « diacre au corps » !

J’avais vécu beaucoup d’années d’insatisfaction personnelle et de questionnement comme laïc en pastorale. Je sentais que je ne pouvais pas donner pleine mesure de ce que je portais et cela me peinait. A l’approche de mon ordination, j’ai vécu une période de troubles, comme des contractions. Cela s’est soldé par un accouchement joyeux et une vie diaconale passionnante : baptiser, célébrer des mariages, accompagner des adultes et des enfants notamment donne au ministère une dimension très forte, tout autant que de compagnoner mes discrets amis dans les rues de Martigny : je veux dire les personnes touchées par la précarité, la marginalité, la maladie, l’addiction : des difficultés variées tout autant qu’intenses. Se donner n’est pas toujours naturel, mais c’est source de joie, tout autant que d’accepter de recevoir d’eux, les dits « pauvres », une parole qui bâtit, qui oriente, qui encourage, parfois qui corrige.

Moi, j’ai été ordonné diacre, mais le prêtre est diacre et chacun de nous est diacre à sa manière. A chacun de vous de réveiller cette part du serviteur qui, peut-être, sommeille encore en vous ! Pour ma part, l’image de la porte est significative. J’en ai fait ma devise : « Me tenir sur le seuil pour inviter à passer à l’intérieur », vers cet au-dedans qui est le temple de l’Esprit, vers ce lieu caché – la matrice – où nous avons toujours rendez-vous avec nous-mêmes, où Dieu nous attends et d’où tout peut naître.

Contrairement à mes confrères qui généralement poursuivent leur travail professionnel habituel en étant diacre, pour ma part, je suis diacre « de profession », c’est-à-dire que je suis actif à plein temps en pastorale. Très concrètement, en paroisse, j’assume des tâches très diverses d’organisation, d’accompagnement, d’enseignement, de communication, de célébration et, par ailleurs, au niveau diocésain, l’évêque m’a demandé, avant même que d’être diacre, d’assumer la responsabilité du Service diocésain de Diaconie.

Il y a ce que je peux faire et qui me rend heureux. Il y a souvent aussi ce que je ne peux pas faire ou, mieux dit, les lieux où je suis impuissant, souvent face à des situations de détresse et où je refais l’expérience des mains vides. Je vois bien que le serviteur aux mains vides se reçoit mieux des autres. Il consent à son impuissance et en fait le lieu d’une fraternité plus authentique. Pour moi, c’est une expérience fondatrice. Elle me met dans une situation de fragilité, de pauvreté même, qui me renvoie à ma condition véritable et m’empêche de dominer. Le Seigneur, la veille de mourir, voulait montrer à ses amis comme être grand : en lavant les pieds de ses amis. Voilà, le Christ diacre. Petit avec les petits. A l’offertoire, j’aime présenter à l’autel tous les visages, toutes les situations que j’ai rencontré la semaine durant, comme une action de grâce. En liturgie, le diacre le plus souvent se tait. Ou plutôt, c’est en se taisant qu’il parle. La prière silencieuse, pour moi, c’est une manière de m’unir avec les plus rejetés, les plus isolés, ceux que personne n’écoute plus, ceux qui n’ont plus personne même pour les mépriser. Voilà bien la figure du diacre qu’il me plaît d’incarner, bien maladroitement.

Le diaconat n’est pas le monopole des diacres, c’est une forme de ministère qui, à sa façon, dit l’amour du Christ. Donc, qui que vous soyez, si vous entendez qu’on frappe à votre cœur, répondez : « Parle Seigneur, ta servante / ton serviteur écoute ! »… La suite ne vous appartient pas... 

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Un ministère qui promet…

Un ministère qui promet…

Article publié dans le Magazine Triangles des paroisses de Bagnes, Vollèges et Verbier (28-11-2021)

Être un diacre marié, c’est une chose. Mais être l’époux de Colette en est une autre (rires) ! Je lui dois beaucoup et je suis à son école car sa trajectoire et ses expériences de vie lui donnent une capacité de discernement et une force spirituelle profonde, et d’ailleurs remarquée. C’est elle qui a su la première percevoir l’émergence de ma vocation. A sa façon, elle porte clairement, elle aussi, ce ministère sous des formes qui lui sont propres et ce, depuis bien avant que d’être mon épouse. 

Être un diacre marié en Afrique est une bizarrerie ! Ici en Europe presqu’autant. Le diacre est celui qui n’a pas une place claire. Je me sens parfois comme les plus démunis dont je suis l’ami. Même l’Eglise n’a pas vraiment cerné précisément à quoi il sert ! Dans mon travail quotidien comme à l’autel, j’ai un rôle de serviteur. La plupart du temps, en célébration, le diacre se tait. J’aime apporter silencieusement, tout au long de la messe, la litanie d’intentions particulières que je porte. J’incarne la présence des absents, la voix des sans-voix comme disait l’abbé Pierre, l’estime de Dieu pour les moqués, son amour pour les violentés. Je célèbre et je présente au Seigneur dans un dialogue intime tout ce que j’ai vécu avec les gens la semaine durant.

La manière de célébrer et de prêcher d’un diacre marié et papa marque d’une couleur assez forte ce qu’il dit et ce qu’il fait en tant que ministre ordonné. On me l’a déjà fait remarquer en différents cas : « Jamais un prêtre n’aurait parlé comme ça ! ». Parce que nous sommes peu nombreux (Diocèse de Sion : 21), les diacres – avec tous les autres serviteurs – manifestent la diversité des services qui sont nécessaire à la vie du Peuple de Dieu. Tout cela et bien d’autres aspects qu’il me reste à découvrir me semblent être la richesse d’un ministère qui promet…

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Le pouvoir de pardonner

Le pouvoir de pardonner

Article publié dans le Magazine L'Essentiel du Secteur pastoral de Martigny (2022)

Pardonner : quelle gageure ! Par-delà la blessure infligée, rester les mains ouvertes... Cela ne laisse-t-il pas nombre d’entre nous perplexes ? La miséricorde, voilà bien une des plus puissantes et des plus étonnantes facettes de l’identité du Dieu de Jésus Christ. Une facette qui caractérise aussi l’être humain.

Dans son livre « Le pouvoir de pardonner » (1), la théologienne réformée et professeure de théologie à l'Université de Lausanne Lytta Basset explore les dédales du problème du mal non pas – comme souvent – à partir de ce que les choses devraient être et des concepts a priori de Bien et de Mal, mais plutôt à partir de l’expérience dont elle fait le point de départ de sa réflexion. Un point de départ tout intérieur, autrement dit le « moi souffrant » ou la part de moi-même qui souffre du mal subi.

En s’appuyant sur les récits bibliques, notamment à travers le Livre d’Isaïe (ch. 52 : le serviteur souffrant), sur l’Evangile selon saint Luc (ch. 23 : la Passion) et sur celui selon saint Matthieu (ch. 18 : les paraboles de la miséricorde), son travail fait apparaître que tout être humain possède en lui le pouvoir de pardonner, à condition – et c’est là le nœud de sa réflexion – qu’il accepte de mettre à nu sa blessure, de regarder en face ce qui s’est passé, et ensuite de tout « laisser aller » le mal subit sans condition et en toute liberté.

Dans les propos que je peux recueillir ça et là, j’entends souvent dire qu’il faut « oublier » et qu’ainsi on pourra pardonner. Mais qu’oublie-t-on ? Oublier, reviendrait à refouler, à séparer, à couper, à rejeter cette part de nous-mêmes qui a été touchée par le mal. A partir des textes bibliques, Lytta Basset prend justement le contre-pied de cette approche un peu trop spontanée et qui est si souvent le chemin du pourrissement et de la mort. En compagnie de la figure du serviteur souffrant et du christ lui-même, elle propose une autre voie.

Il s’agirait plutôt d’accepter d’entrer en relation avec cette part souffrante de soi pour la laisser nous parler, pour laisser remonter des tréfonds le suc même de ce qui a été touché pour permettre son intégration et donc la guérison. En abandonnant le fantasme de vouloir par nous-mêmes faire le tri binaire entre le Bien et le Mal, nous refusons de nous ériger en juge pour nous-mêmes. Et en refusant de nous enfermer dans la condamnation de nous-mêmes – confondant ainsi le mal et la part souffrante de nous en nous – nous nous laissons une chance de nous ouvrir à une réalité plus grande encore, l’ouverture à l’autre et la solidarité avec notre moi souffrant.

La théologienne vaudoise a détecté dans les Ecritures la source d’un rapport profondément différent à soi même qui trouve son origine dans le rapport de Dieu lui-même avec chacun de nous. Il ne s’agit jamais d’un rapport d’accusateur à accusé, car sinon comment Dieu nous ouvrirait au salut. Tributaires de cette vision infernale que nous attribuons parfois encore au Seigneur, nous nous enfermons dans un jugement mortel sur nous-mêmes au lieu d’éduquer notre regard au regard même de Dieu sur nous qui envisage, qui nous sauve de nos propres jugements durs et inquisiteurs sur nous-mêmes.

Après avoir renoncé à devenir le juge de notre part souffrante, Lytta Basset nous fait entrevoir un chemin de résurrection (chap. 3 de son livre) qu’elle trace à partir des éléments glanés à travers le chapitre 18 de l’Evangile de Matthieu, les paraboles de la miséricorde, qui sont de véritables perles. Elle en fait une sorte de programme :
Il s’agit premièrement (v. 1 à 4) de s’abaisser à entrer en relation (comme des petits enfants), entrer dans le Royaume dont Lytta Basset dit par ailleurs qu’elle est la part perdue de nous-mêmes. Puis, d’accueillir son enfance blessée au risque, sinon, de reconduire le mal et de blesser à son tour (v. 5 à 7).
Cet accueil de cette part blessée en nous, nous aidera à renoncer à une image de non entamée par le mal et à assumer cette image imparfaite de nous-mêmes (v. 8 à 9).
C’est l’acceptation de notre image entachée par le mal, qui va en réalité, dit Lytta Basset, de nous permettre de nous mettre en quête, en compagnie de Dieu, de notre moi perdu. (v. 10 à 14) et, de là, de nous mettre en quête d’autrui par qui le mal est venu (v. 15 à 20).
Les trois dernières étapes que fait coller notre théologienne au récit évangélique, se proposent de laisser aller le mal subi sans condition et en toute liberté (v. 21 à 27). Cela revient, en d’autres mots, à éviter de retenir, d’entretenir la présence du mal subi et de s’engager résolument sur cette voie en « sachant » que ce pouvoir de décider (libre arbitre)  qui nous est laissé est un pouvoir de vie ou de mort (v. 28 à 31) que le livre du Deutéronome nous rappelle en ces termes : « Je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie. » (Dt 30, 19).

Laisser aller sans condition et en toute liberté ressemble bien à la capacité souveraine du Seigneur envers nous. Lui ressembler et faire œuvre de miséricorde d’abord envers nous-mêmes restera un défi éternel pour nous les humains. Mais il n’y a pas de petites victoires !


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(1) Lytta Basset, « Le pouvoir de pardonner », Ed. Albin Michel / Labor et Fides, Coll. Spiritualités vivantes, Paris, 1999, 320 p.

Ange est là !

« Ange est là ! »

Lettre aux amis (14-12-2023)

Angela, une de nos amies de la Pastorale de la rue est décédée le 1er décembre dernier après une longue maladie qu’elle a supporté, on ne sait pas trop comment. Elle m’avait prévenu : « J’aimerais bien que ce soit toi qui célèbres mes funérailles ». Ce qui fut fait !

Elle a vécu une existence pleine de difficultés, pleine d’embûches et de ruptures, mais aussi pleine d’amis, de rire et de surprises. Vraiment, traverser cette existence est un improbable mystère… En tous cas pour Angela, s’il y a eu de la casse tout le long, il y aussi eu une force de vie indiscutable qui a permis de tisser du lien là où personne ne s’y serait attendu… Angela a donc été une vivante bon gré mal gré, et même une bonne vivante ! J’aimais lui dire à son arrivée au Café du Parvis : « Ange est là ! » Et, tout sourire, avec son regard complice, ses vêtements tout en couleurs et sa démarche hésitante, elle venait s’asseoir à côté de moi, sans mot dire.

Avant de mourir, Angela a pu revoir ses enfants et petits-enfants – ce qui n’était pas une évidence. « Je suis aux anges » m’avait-elle confirmé dix fois folle de joie ! Angela est allée jusqu’au bout… cahin-caha, comme elle a pu. Il ne nous est pas demandé davantage, je crois. Au bout, tout au bout… La vie dans la foi nous dit : au bout de la nuit, il n’y a pas la nuit ; après la tempête, il n’y a pas la tempête… Il y a la lumière. Un « ange est là », espérons, qui nous guidera vers l’Eternel.

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Ravale ta croix !

Ravale ta croix !

Lettre aux amis (29-09-2023)

C’est en ces termes qu’un homme malmené par la vie s’est adressé à moi récemment. Je l’avais déjà rencontré, joyeux. Mais, ce jour-là, non ! Ma présence l’a incommodé. Je lui demande s’il va bien. Réponse sèche : non ! Je lui propose de nous retirer un peu pour discuter. Je vois que quelque chose cloche, il ne parle pas de lui. En revanche, il me questionne, bière à la main : « Qu’allons-nous faire de toi? ». Il me regarde droit dans les yeux et il me répète : « Ravale ta croix ! » et paf, il m’envoie une droite en pleine mâchoire. Rien vu venir ! Sans un mot, je m’éloigne. Il menace de recommencer. Je rejoins le groupe et relate son geste. – « Quoi, pas toi ? » En arrivant vers le groupe, il nie et fait l’étonné. Il cherche à se rapprocher de moi. J’imagine qu’il va se reprendre vu les témoins présents (quelle naïveté !). Non, j’en reprends une deuxième dans les dents ! Pour moi, c’en est trop. Je m’en vais. Je tente de revenir un peu plus tard pour comprendre…
Cet incident m’a questionné. Faut-il porter plainte ? Proches, collègues et même sa curatrice m’y invitent chaleureusement. Que comprendre dans ce geste ? Evidemment, l’homme n’étais pas à lui-même ce jour-là. La police le connaît bien. Il n’en est pas à sa première incartade. Progressivement, en en parlant, je perçois que ce sont probablement les peluches que j’arbore sur mon vélo qui l’ont mis hors de lui. En fait, croix et peluches ne font pas bon ménage, surtout en ces temps troublés où tant d’ecclésiastiques sont incriminés pour des délits d’ordre sexuel. L’homme s’est peut-être dit : «En voici un, je vais le démonter!»

Je retiendrais de cette histoire ces « troubles » que produit le mal – qu’on commet et qu’on subit. Troubles et incompréhensions qui égarent, qui induisent en méfiance, amène le désordre, causent les ruptures (d’abord en soi-même) et font perdre le sens, l’orientation. Alors, je me mets à bénir cet homme et en lui tout être en me rappelant ces paroles de bénédictions : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix ! » (Nb 6, 25).

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Même mon père n’a jamais pu me dire ‘je t’aime’

Même mon père n’a jamais pu me dire ‘je t’aime’ 

Lettre aux amis (09-08-2023)

J’ai constaté avec tristesse que le dicton qui dit qu’un malheur ne vient jamais seul se confirmait souvent dans la vie de mes amis rencontrés dans la rue. C’est comme si, marchant avec une épine dans le pied, parfois depuis l’enfance, cela attirait irrémédiablement d’autres maux. Récemment, je déambulais en ville avec mon vélo et voici qu’un jeune homme que je n’avais pas revu attire mon attention. Il me reconnaît, je m’approche et m’assieds à ses côtés. Il se met à me raconter combien il souffre, combien il est seul. Perdu dans un monde impitoyable, il ne parvient pas à construire sa vie. Instable, brisé au fond de lui-même, cherchant dans son histoire personnelle une relation solide dans laquelle il aurait pu s’ancrer, il me dit : « Je ne suis personne. Même mon père, je ne l’ai jamais entendu me dire ‘je t’aime’… Jamais. » Au bout d’une bonne demi-heure, ayant répété cent fois sa plainte et ayant pu sortir un peu de sa rage, il en vient à me remercier parce que j’ai écouté ce qu’il avait à exprimer (litt. « pousser au-dehors ») sans dire un mot.
Ce matin encore, une femme en pleure me confie reconnaître que ses mauvaises relations la font constamment retomber dans les mêmes difficultés. Son état intérieur et son estime d’elle-même se fragilisent ainsi depuis de longues années. Aux prises avec l’alcoolisme et la violence de son père, elle cherche à être aimée, mais fini régulièrement par se faire « bouffer »... Pleine de larmes, elle répète : « Je me sens en prison. Comment sortir de là ? »

Souvent très lucide sur leur situation, ces personnes suscitent mon admiration. Comment ont-elles eu la force de traverser tout cela. Alors secrètement, monte ma supplication vers le Seigneur : « Viens Seigneur du dedans soulager, consoler, protéger tes enfants malmenés, toi qui veux n’en perdre aucun. Fais-leur sentir ta présence et agis en leur faveur. »

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Le premier pauvre, c’est moi !

Le premier pauvre, c’est moi !

Lettre aux amis (30-05-2023)

Il y a plusieurs manières de se mettre au service des plus pauvres. Une première attitude possible, assez naturelle, est de répondre à leurs appels et à leurs besoins. Ce qui est a priori une chose excellente et nécessaire ! Le risque est là cependant d’appauvrir encore les partenaires en établissant des relations plus ou moins marchandes et d’en rester là. Ce qui engendre une asymétrie qui, finalement, empêche les personnes qui (se) donnent de se situer comme pouvant recevoir et celles qui reçoivent de s’apercevoir qu’elles peuvent (se) donner. Sans antidote, ce genre de charité est risquée, car elle coupe les protagonistes d’une des facettes de la réalité : Nous sommes tous des êtres fragiles et vulnérables et nous avons besoin d’autrui. La vulnérabilité – c’est-à-dire le danger de « manquer » de ce dont nous avons besoin pour vivre – est caractéristique de la vie humaine. Manquer du manque est pire encore, car il installe les personnes dans une suffisance étouffante. Ainsi, comme dit le diacre Gilles Rebêche, il s’agit d’éviter de « devenir la terre promise de l’autre », autrement dit de se situer uniquement dans ce rapport d’assistance.

Dans le contact avec mes frères et sœurs en grand manque, avant que de me prendre pour un « sauveur de pauvres », il m’a fallu faire l’expérience que le premier pauvre qui a besoin d’attention et d’écoute, c’est moi-même. Ne dit-on pas justement : « Charité bien ordonnée, commence par soi-même » ? Expérience faite, et ma manière de vivre la charité fraternelle s’en est ressentie. Il me semble être devenu davantage capable de vivre des relations libérées avec mes amis en situation de précarité. Je peux rester en lien profond avec eux en pouvant dire : « je ne peux pas » ou « je ne sais pas » alors que j’aurais pu être mal à l’aise auparavant dans cette situation. M’accueillir moi-même comme un petit pauvre, m’a donné, je crois, un surcroît de lumière sur qui je suis ; peut-être même un surcroît de joie d’être leur ami. Pour autant, le Christ est le seul qui parvient, d’une manière unique, à être à la fois pleinement le Maître de tous et l’Esclave de tous. Je suis à son école.

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Se mettre à l’école des plus pauvres

Se mettre à l’école des plus pauvres

Lettres aux amis (20-03-2023)

Les personnes que nous côtoyons en Pastorale de la rue ont souvent beaucoup souffert. Un certain nombre d’entre-elles a subi l’abus, le viol, la violence, le mépris et l’exclusion souvent dès l’enfance. Cela les a conduites à grandir avec au cœur un mal qui les a contraintes à rechercher des moyens extra-ordinaires pour survivre et trouver leur chemin. Cette recherche continuelle de moyens de survie et leur capacité réelle à y parvenir les mets au rang de héros malgré elles.

Evidemment, en les voyant juchées sur leur banc à longueur d’année, une bière et une cigarette à la main, il n’est pas certain que le grand public les voie d’un œil aussi positif. J’ai pourtant fait l’expérience qu’elles ont une acuité bien plus grande que d’autres à détecter l’hypocrisie et les faux-semblants. Vivre avec leurs blessures les a rendues hypersensibles à ce qui se joue dans la société et dans les relations humaines. C’est pourquoi elles sont souvent rétives à entrer dans des structures (sociales, d’Eglise ou d’Etat) qui les ont déjà largement broyées ou, tout au moins, fait sentir qu’elles étaient « incapables », « profiteuses », ou pire, « insignifiantes ».

Du côté de la Pastorale de la rue, nous sommes délivrés de tout devoir social envers elles et pouvons donc avec joie nous mettre simplement à leur école. Nous percevons alors la force de vie, les ressources et leur fidélité dans l’amitié lorsque les liens avec elles ont été tissés patiemment et dans la bienveillance. Donner crédit à leurs expériences de vie est source d’un grand profit : « que celui qui a des oreilles, entende ! »


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Une diaconie dans les rues et sur les parvis...

Une diaconie dans les rues et sur les parvis…

Propos recueillis par Marc Veillon pour le journal "Ensemble" édité par la Paroisse réformée évangélique du Coude du Rhône Martigny-Saxon (03-05-2021)

Pascal Tornay, 44 ans, vit à Vollèges. Nommé en 2017 dans le Secteur pastoral de Martigny comme animateur pastoral, il a été ordonné diacre par l’évêque de Sion, Mgr Jean-Marie Lovey, en juin 2019. Il a récemment pris l’initiative de faire une pastorale de la rue en ville. Il nous en parle…


Pascal, la diaconie : c’est nouveau pour vous ?
C’est effectivement depuis que je suis à Martigny, en côtoyant notamment mes collègues Anne-Laure Gausseron (oblate de la communauté du Gd-St-Bernard) et Jean-François Bobillier (animateur pastoral à la paroisse catholique de Martigny), que je découvre jour après jour le sens et la portée du mot « diaconie », c’est-à-dire le service de l’humain en Jésus Christ à travers les contacts directs que j’ai avec les personnes en situation précaire. Je suis par ailleurs responsable du Service diocésain de la Diaconie. Ce poste « complète » mon rapport à la diaconie à Martigny et me donne de contempler plus largement les enjeux et les défis dans ce domaine de Sierre à Villeneuve, mais aussi dans toute la Suisse romande (plateforme romande des responsables de diaconie).

Parle-nous d’une initiative que vous avez prise il y a quelques temps. Quelle est-elle ?
Il y a quelques mois, j’ai senti l’appel à m’approcher des personnes qui aiment se retrouver presque chaque jour devant l’entrée du supermarché Migros, le week-end à la gare, aux Tourelles ou encore à l’arrêt de bus de la Poste… J’aime beaucoup découvrir de nouvelles personnes, c’est ainsi qu’il ne m’a pas paru très difficile d’entrer en contact avec elles. Partant de la joie de la rencontre, je n’avais d’autres buts que le désir de connaître ces gens et leur histoire. J’ai donc continué à les côtoyer ces six derniers mois avec assez d’intensité. J’ai recueilli des paroles et des témoignages extrêmement touchants. Il ne m’en fallait pas plus pour alerter d’autres personnes sur mon action, et d’abord mon Equipe pastorale…
En réalité, je n’ai pas de projet ! J’ai simplement le souhait de créer des ponts entre nous. Je crois que la trajectoire de vie, souvent cabossée, de ces gens sont une richesse pour l’Eglise. Leurs expériences de vie peuvent être une source pour d’autres. On peut se contenter de les juger et de les enfermer dans les catégories les plus sordides, il n’en reste pas moins que ce sont des frères et des sœurs en humanité avec des expériences de vie extrêmement riches… Pourquoi ne pas les prendre au sérieux ?

Comment voyez-vous la réalisation de ce projet diaconal ?

Disons que… je n’en sais rien ! Ou plutôt, je me refuse à « savoir » tout seul dans mon coin… Assez vite, j’ai contacté le pasteur Pierre Boismorand et Philippe Rothenbühler, responsable de l’Eglise évangélique de Réveil de Martigny pour leur parler de mes démarches. En effet, je pense que cette diaconie ne doit pas être l’apanage d’une Eglise, mais plutôt le lieu d’une mission portée ensemble et celui d’un témoignage commun.
Actuellement, un petit groupe est constitué. Il porte en gestation cette pastorale de la rue. Le seul projet actuellement, c’est continuer d’être présent auprès de ce public et de poursuivre les rencontres dans une très grande ouverture d’esprit et avec une très grande gratuité. Evidemment, sur le plan personnel et en raison de mon mandat ecclésial, je le fais au nom de ma foi en Jésus Christ et au nom de mon amour pour l’humain, mais cette foi n’a pas à être exprimée explicitement. Elle ne se jette pas à la figure d’autrui. Elle se dit par l’acte.
Je suis donc heureux qu’un groupe ait pu se constituer parce qu’il permet de relire les expériences faites au gré des rencontres. Peut-être pourrons-nous prochainement proposer l’ouverture d’un lieu d’accueil. Mais faisons d’abord route, et nous verrons bien…

Le désir d’associer des personnes à la trajectoire de vie sinueuse ou cabossée ou des personnes ancrées dans des traditions religieuses différentes est-il important ?
Oui, parce que les différences sont essentielles. Leur mise en lien permet de rejoindre une diversité de personnes et d’avoir une vision plus large de la réalité de laquelle nous souhaitons nous approcher. Le groupe actuel qui porte cette pastorale de rue est disparate et je pense que c’est nécessaire. Nous sommes tous différents même si nous sommes issus de la même famille. Mais, c’est notre rapport à l’altérité qui est richesse : c’est un point crucial. Par exemple, pour notre première rencontre, les personnes que j’avais « apprivoisées » et mises dans le coup ne sont pas venues. Elles ne se sont probablement pas senties à leur aise dans cet environnement étrange(r) ! Il faudra que nous apprenions de ces expériences… et que nous soyons très délicats et très patients !



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Devenir un discret compagnon de route

Devenir un discret compagnon de route

29-09-2022, publié dans les cahiers de spiritualité franciscaine "Message"

Pascal Tornay est diacre permanent. Ordonné en 2019, il est en poste dans le Secteur pastoral de Martigny (Suisse). Il a lancé en 2020 une pastorale de rue qu’il a souhaité œcuménique. Pascal ainsi que Roselyne, pasteure protestante, avec d’autres aussi, se font les compagnons de route de dizaines de personnes en situation de précarité, de fragilité, de marginalité et ce une à deux fois par semaine. Témoignage.


Ils sont bouleversants ces gens-là, tout autant que mes contacts avec eux. Leur parole est vive et tranchante comme un glaive : elle ne laisse passer aucune hypocrisie ! Aucune « théorie » ne tient face à leur regard perçant. Ils détectent la moindre faille car la vie leur a appris la méfiance envers autrui et notamment envers le « système » ou les autorités. Je suis donc venu à eux à pas feutrés, les mains vides et tout tremblant, comme un mendiant.

Serait-ce pour cela qu’ils m’ont assez vite apprivoisé ? J’avais trouvé un prétexte pour m’approcher d’eux. Comme je connaissais Gérard et que je ne l’avais plus revu, je me suis approché de leur cercle et j’ai demandé s’ils l’avaient croisé ces derniers temps. Ils se regardent, se tâtent, se demandent sûrement qui je suis et ce que je viens faire là… Je me présente. Je renvoie une question. Le cercle s’élargit un peu. Je reste coi. J’écoute. J’attends. Je renvoie une vanne. Ça prend, ça rigole… Il me semble que je suis accepté. Combien de fois suis-je revenu patiemment, doucement, pour que se distende ce cercle. Je suis venu comme un mendiant… les mains vides.

Il faudra un peu plus de temps pour recueillir leur confiance. L’un d’entre eux, pas dupe de là où je viens, me demande : « En fait, tu viens faire quoi ici ? Tu cherches quoi ? » Tenté de répondre : « rien ! », je me ravise et me dis que c’est une réponse complètement nulle. Je lui enfile : « Je cherche l’amitié ». Perplexe, je sens que la réponse est passée, sans grand éclat. On passe à autre chose. Chacun avec sa bière, ses histoires, ses emmerdes… ça raconte, ça rigole, ça pleure, ça bavarde… Parfois ça castagne ou ça gueule… Je me trouve progressivement mêlés à la vie d’une grande « famille ». Je commence à entendre des bribes plus intenses, plus profondes des réalités de leur quotidien. Certain-es, me prenant à part, me livrent leur histoire bouleversante, touchante, dramatique, ahurissante ! L’un m’a dit un jour droit dans les yeux : « Oui, je bois, je fume, mais tu crois que c’est facile d’avoir à la tête jour et nuit ces viols dont j’ai été victime tant d’années dans mon enfance ? » Un autre me lance : « On s’en fout de ton Eglise et de tes curés ! » Un autre encore fini par me remercier d’être passé « au zoo », conscient de mon souhait d’accompagner des gens qui n’entrent dans aucune catégorie. Ou encore cette femme qui, en catimini, vient m’avouer à voix basse : « Moi, je suis croyante, mais dans mon Eglise, on a été injuste avec moi ! »

Jamais je ne parle du Christ et de l’Eglise. Ou j’en parle en silence. Je réponds parfois à une question, rapidement, car c’est souvent une mise au défi. La réponse ne passe généralement pas. 99% du temps, j’écoute. Je questionne délicatement. Je plaisante. Je suis là. Je reste là, avec… parmi. C’est tout. J’aime raconter comment tout au début une femme m’a « ordonné » pasteur des rues. Elle m’avait dit être croyante. Alcoolisée, un soir, assise par terre, adossée à un conteneur de vêtements, je la reconnais et m’accroupis auprès d’elle. Je pose ma main sur son épaule en lui offrant une parole de paix. Sans réaction. Je me relève et passe plus loin. Quelques jours plus tard au même endroit, elle vient vers moi et, en me tendant l’index, me dit : « Toi, tu es un pasteur des rues. Je n’ai pas oublié ce que tu m’as dit l’autre soir. Ça m’a apaisé. » J’aime à dire que l’évêque de Sion m’a ordonné diacre, mais qu’il n’a pas le monopole (!). Je vois que certains de mes compagnons d’infortune m’ont ordonné eux aussi, c’est-à-dire qu’ils ont reconnu d’une certaine manière dans ma présence, une mission.

Quand je croise Michel juché sur sa « voiture électrique », il aime me montrer le nouveau pullover qu’il a passé ce matin ! Entre les mille objets qu’il récupère ici et là, je vois une peluche : « Oh Michel, tu as trouvé une souris ! Elle est chouette. » Il renvoie : « Elle est belle, hein ! Tu la voudrais ? » – « Tu me la donne ? » En me la passant, il me vient l’idée de la mettre sur le porte-bagage de mon vélo. Deux ans après, elle y est toujours ! Mon vélo, c’est ma carte de visite, car je viens toujours vers eux à vélo. A un moment donné, je venais vers le groupe aux heures de midi. J’arrivais souvent avec un sandwich. Trop souvent. Un jour, l’un d’eux m’a dit : « Nous on n’a pas un sou et toi, tu te ramènes toujours avec ton casse-croûte. Ça ne te fait rien ? »

Ces paroles tranchantes de mes compagnons, je les ai prises au sérieux ! Je les ai laissé m’enseigner, me corriger parfois. Je les ai laissé conduire la relation et les discussions comme ils voulaient. Je n’ai pas essayé de prendre l’ascendant en quelque sens que ce soit. Je me suis même souvent réduit moi-même au silence en me remettant au Seigneur et priant intérieurement ainsi : « Toi, Dieu si souvent tu te tais. Tu as aussi fait l’expérience d’être réduit au silence. Avec toi, je choisis ce chemin. » Laisser l’autre exister tel qu’il est (même si ceci, même si cela…), c’est lui prouver qu’il est un être humain avec toute sa dignité et sa grandeur. Et je vois dans leur regard qu’ils me le revalent largement !

Pour sa part, Vittorio – un épileptique qui a essayé bien quelques fois de quitter cette terre – m’a toisé longtemps avant de, progressivement, ne plus me laisser partir sans m’avoir pris dans ses bras ou au moins de m’avoir serré fermement et longuement la main. Il a fallu du temps pour qu’il saisisse que je ne voulais rien de particulier, que j’étais simplement là. J’aurais voulu qu’il me donne son numéro de téléphone, mais j’ai résisté à le lui demander. Un jour, il m’a dit : « Je voudrais te donner mon numéro, car j’ai un ami à qui je voudrais que tu viennes en aide. Rappelle-moi pour qu’on en discute. »

Oui, devenir un compagnon de route discret est une mission délicate, parce qu’on voudrait a priori avoir un certain succès à partir d’une stratégie d’action. Je fais l’expérience qu’il faut y renoncer complètement et dès le début. Et ce pour permettre à l’autre de prendre une place, de le laisser conduire la relation où il le souhaite et comme il le souhaite. Il est extrêmement difficile de laisser place à la non-action qui est en réalité une action authentique, mais différente. Fructueuse aussi, car elle laisse à l’autre la souveraineté absolue qui lui permet de ressentir avec force sa dignité et sa valeur. Laisser toute la place implique une conversion parfois douloureuse pour celle ou celui qui souhaite devenir ce compagnon discret sur des routes qui sont le plus souvent des sentiers escarpés.


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