Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

mardi 1 décembre 2015

On va tous mourir, surtout les autres !


Source : http://static1.purepeople.com
Au cœur d’une période charnière et plutôt troublée de l’histoire du 20e siècle qui correspond à la fin des « Trente Glorieuses », surgissent soudain des crises économiques majeures en Occident et de terribles conflits armés en Asie notamment. Au milieu de ces temps troublés par de multiples conflits sociaux un homme prend la parole. Coluche, avec son ironie cinglante, affirme dans un de ces fameux sketchs intitulé « La Misère » (1979) :
Y'a la guerre au Vietnam, y'a la guerre au Cambodge, y'a la guerre en Iran, y'a la guerre en Afrique... Ça s'rapproche, hein ? Mais moi je m’en fous... Je préférais la guerre au Vietnam à la guerre en Iran parce que... elle était plus loin. J'trouvais ça plus sympathique. Regardez les morts en Afrique à la télé, en direct. Poivre d'Abord avec une p’tite chemisette très mignonne :
– Eh bien, docteur, ce p'tit enfant a donc la famine et vous n'pourrez rien pour lui. Il va mourir, malgré tout c'que vous lui avez donné comme médicaments.
– Ben oui, vous voyez, euh, l'oeil ne réagit plus, voyez, je l'pince il ne bouge pas... Haa ! Ça y est ; il est mort..."
– Bon ben coupez, elle est bonne.
Vous vous moquez de vous-mêmes…

Aujourd’hui chacun écoute cela avec un plaisir peu dissimulé, tant l’esprit du texte et ses formules décalées sont poussés loin sur le plan satirique. Chacun rit de bon cœur, tant il est vrai que ses propos sont d’une insoutenable stupidité. En réalité, il se joue clairement de nous, auditeurs ou spectateurs. Coluche ne manque pas une occasion de se déguiser en ceux qui se moque de lui, renversant ainsi les forces. Parfaite subversion. En fait, c’est de notre propre (im)posture intellectuelle dont nous rions à travers sa mise en scène. A longueur de spectacle, le voyant discourir au sujet des enjeux les plus graves de l’humanité avec une ignorance crasse et une bêtise assourdissante, on s’entend dire tout bas: « Mais qu’il est con, ce type ! » N’est-ce pas notre propre suffisance, notre vanité qui est mise en lumière et qui nous frappe tant ? « Je dis tout haut, ce que chacun pense tout bas », rétorquait-il souvent aux journalistes.

Chacun connaît Coluche et son combat social – ou socialiste, peu importe : il ne serait entré dans aucune catégorie, comme notre Seigneur Jésus d’ailleurs – en faveur des plus démunis. A l’origine de l’organisation des Restos du Cœur qui perdurent aujourd’hui, Coluche avait le goût et le sens de l’Homme. Son analyse psycho-sociale était largement avant-gardiste et sa vision de l’Homme d’une grande pertinence. Je trouve ses sketchs d’une percutante actualité surtout lorsqu’il traite le thème de la misère humaine avec son costume à bretelle, sa « grosse gueule de con » et sa miche de pain sous le bras. Il en parle comme on en parlerait en sortant de la Migros...

Il est étonnant de voir comment la conscience humaine se protège. Notre rire est l’indicateur que nous avons mis la misère humaine à « une certaine distance ». Evidemment, il s’agit aussi ici d’un mécanisme protecteur et bienfaisant. Sans ce recul par rapport aux nouvelles atroces et aux annonces cataclysmiques qui nous sautent au visage à tout moment, chacun tomberait en dépression ou dans la maladie mentale dans l’heure qui suit.

Côté victimes, je ne parviens pas à comprendre comment ces personnes qui ont vécus de telles catastrophes humaines trouvent encore la force de vivre et de se débrouiller. Je pense notamment aux palestiniens de la Bande de Gaza qui ont absolument tout perdu en une heure après le pilonnage de leur quartier par l’armée israélienne à l’été 2014 (… en représailles à d’autre exactions…).
Côté spectateur, nous connaissons tous des personnes qui se sont séparées de leur TV durant des épisodes de fragilité personnelles en raison d’une incapacité (momentanée ou durable) à supporter le poids moral des images retransmises et des faits relatés.

Soyons honnêtes. Qu’est-ce qui nous pousse à « vivre l’actualité en continu » comme le propose la RTS par exemple ? Quels sont les motifs profonds qui nous entraînent à « suivre les informations » ?

– « Quoi, tu ne sais pas ce qui s’est passé à Paris ? »

Source : http://extranet.editis.com
Qu’est-ce que cela peut bien nous faire, si cette « information » vient seulement combler cette puissante et irrésistible « envie de savoir » qui manifeste un piètre voyeurisme, un vulgaire divertissement. Chacun fait sa moue triste : deux p’tits tours et puis s’en vont. Une nouvelle terrible chassant l’autre... Tout est fait pour goûter aux « joies de l’info » tout en étant confortablement assis dans son fauteuil à rallonges comme au cinéma, avec un bon thé menthe encore fumant sur la table. Comme si ce n’était pas notre propre histoire qui se déroulait devant nos yeux ! Nous sommes les membres de ce corps blessé qu’est l’humanité, chers amis ! Nous devrions devenir sensibles, entrer dans une communion de prière profonde, réveiller sans cesse nos consciences, lever les yeux, ouvrir nos mains. Mais, sans une espérance ferme en Dieu créateur et sauveur, ce gavage ne nous conduit nulle part qu’à une indigestion de violence, à la banalisation du meurtre, à l’indifférence envers le prochain, à la peur de l’autre, au repli identitaire, pire, au désespoir social.

L’actualité minute après minute nous tient le cœur et l’âme comme dans une trame théâtrale : « On veut savoir la fin ! » Mais de qui se fout-on, à la fin ?

Pascal Tornay

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En référence, l’ouvrage de Laurent Gervereau, Inventer l’actualité : la construction imaginaire du monde par les médias internationaux, 187 p., Editions La Découverte, Collection Cahiers Libres, Paris, novembre 2013.

vendredi 18 septembre 2015

Le sens de l'autre


http://media.topito.com/wp-content/uploads/2014/11/une_insulte.jpg
« Je piétine, donc j’existe. »  Qu’il est difficile d’adopter un regard résolument positif lorsqu'un préjugé négatif ou une peur me hante ! Sur les réseaux sociaux, et notamment ces temps-ci dans les commentaires et réactions des militants des partis politiques, certains exercent l’art du commentaire à la manière des primates : onomatopées, cris, insultes crasses. Une posture relationnelle sans aucun recul, sans aucune retenue – sans humour même – qui inspire le dégoût.

Socialement correct… J’ai constaté la montée de cette fièvre notamment à la suite des articles de personnalités en vue publiés dans la presse sur des thèmes dits « chauds » (p. ex. : Lex Weber, homosexualité, modalités électorales, bioéthique, etc.). Il semble qu’il y ait des points de vue inacceptables : ils ont paradoxalement été mis en lumière d’une manière toute spéciale par les tenants d’une liberté d’expression absolue – tout autant qu’illusoire. Il y a ainsi des courants de pensée que personne ne peut mettre en question sans être sanctionné socialement. Il en a toujours été ainsi ! Je crois pourtant que l’Occident – pour ne parler que de nous – est en progrès dans ce domaine…

Caprice d’enfant-roi. Je ne suis pas d’accord ; la perspective de l’autre me révolte : c’est ainsi que pleuvent insultes et ricanements. Si la liberté d’expression nous mène à réagir à la posture de l’autre comme des gamins capricieux, je n’en veux pas. Peut-on dire n’importe quoi, sur n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment ? Oui, répondent les libertaires, mais, ajoutent-ils en catimini, pas sur moi et les miens ! En réalité, la liberté d’expression a toujours et partout été limitée. Chacun fait l’expérience au quotidien. Elevé avec « le sens de l’autre », l’enfant restreint de lui-même la portée et la teneur de ses propos. Qu’il s’oublie, il verra vite les conséquences…

Mes idées et moi. En politique, en Eglise, peut-on être des adversaires sans devenir des ennemis ? Défi constant… Surtout lorsqu’on est touché au cœur par les propos de l’autre, par une vision apparemment affrontée à la nôtre. Ne suis-je pas plus grand que mes idées ? Est-ce que je me réduis à telle ou telle vision ? Voilà des questions qui obligent au recul.

Humble ? Parvenir à porter toujours un respect fondamental pour mon adversaire, pour mon contradicteur : voilà un point crucial de déontologie pour qui envisage de devenir responsable politique, « pêcheur d’hommes » (Evangile selon Matthieu 4, 19) ou tout simplement humain d’ailleurs. Ne pas céder aux visées totalitaires ; connaître la partialité de ma perspective : quelle humilité !  Si l’homme de la rue ne sait pas dompter sa langue, j’attends des personnes engagées pour le service de l’Homme qu’elles en aient au moins le sens.

jeudi 27 août 2015

Le Maître, c'est LUI...

Qu'allons-nous devenir ?
Source image : www.rts.ch
Au début d’une nouvelle année, le temps est aux repositionnements pédagogiques, aux bonnes résolutions et aux questions pastorales quasi éternelles… Et, jusqu’à récemment, la question de savoir « Comment faire venir les gens à la messe ? » trônait au palmarès de telles questions. A force d’échecs, les responsables pastoraux ont compris que cette question était mal posée et même à revers d’un bon sens missionnaire dont le pape François s’est fait le chantre. En effet, le bon mouvement ecclésial est un mouvement de sortie. « Nous » devons aller vers « les autres » et non pas demander aux « autres » de venir à « nous »… Abandonner cette vision ecclésiale autocentrée et repliée était pourtant vital !

Une série de questions chassant l’autre, de nouveaux défis ont émergés avec leur lot de nouvelles questions : « Comment revivifier nos communautés chrétiennes ? Comment faire pour qu’elles se responsabilisent et qu’elles deviennent adultes et autonomes ? Comment célébrerons-nous nos baptêmes et nos funérailles avec un seul prêtre dans la région ? Qui annoncera la Bonne Nouvelle de Jésus Christ dans nos familles ? Qui s’engagera dans nos communautés pour en prendre la responsabilité ? » Voici des questions bien légitimes…

Pourtant, soyons sûrs qu’il nous faudra encore quitter cette terre trop connue de nos visions d’Eglise trop repliées, trop peu audacieuses, trop peu confiantes en la puissance de l’Esprit, trop centrées sur la seul figure du prêtre, trop orientée sur la seule « catéchèse des enfants », etc. Que nous faudra-t-il encore abandonner, épurer, quitter ? L’Equipe pastorale, avec les responsables des communautés paroissiales, le sentent bien : quelque chose de profond est en train de se passer. Crise, virage étroit, évolution profonde du vivre ensemble en paroisse ? Personne ne sait vraiment quelle visage prendront nos commmunautés chrétiennes demain : c’est le flou !

C’est souvent dans ce flou que l’Homme se questionne véritablement et se réveille enfin ! Souvenons-nous du passage de l’Evangile où il est question d’une traversée du lac de Tibériade (Mc 4, 35-41). Ce soir-là, une barque emmène les apôtres sur l’autre rive du lac alors qu’une tempête terrible fait rage. A l’arrière de l’embarcation, le Seigneur lui-même dort tranquillement… Les apôtres finissent par le réveiller et s’éberluent de son calme absolu. « Maître, nous allons sombrer dans la mort ! » Et Jésus, ordonnant aux éléments de se calmer, s’étonne à son tour : « Pourquoi avez-vous peur ainsi ? Comment n’avez-vous pas de foi ? »

Stupéfiante réponse du Maître au cœur des angoisses de l’Homme : pourquoi donc s’en faire tant ? Personne ne sait ce que demain sera, même si nos programmes et nos agendas semblent prêts. « Vous ne comprenez donc pas que je suis dans votre camp, que vous avez comme allié le Maître et le Créateur de tout l’Univers », semble dire Jésus à ses amis. En tous temps, en tous lieux, dans les impasses ou dans les virages étroits de la vie de l’Eglise, de nos paroisses, de nos familles et dans la nôtre, ne perdons pas de vue que le Maître, c’est LUI…

Pascal Tornay

dimanche 3 mai 2015

De la dignité des politiques


Je me sens proches de certains personnages politiques, de leurs valeurs, de leur manière de travailler, de leur manière de parler. D’autres m’agacent, le simple ton de leur voix m’indispose, leurs valeurs et la manière de les défendre m’insupporte… Lorsque les premiers sont touchés par des difficultés, diffamés à tous vents, traités à tort et à travers, hors de tout contexte judiciaire convenu, je me sens l’âme attristée. J’aurais maintes fois voulu faire cesser les commentaires gratuits, hargneux et désinvoltes.

Pourquoi m’en suis-je gardé…

Pour cette raison : parce que mon regard est tordu par mon attachement subjectif à une personne. En effet, pourquoi tant d’empressements à prendre la plume pour tel et non pas pour tel autre acculé par l’opinion populaire ? Là, ma défense aurait été insuffisamment fondée si elle l’avait été sur mon sentiment sympathie par rapport à telle personne ou à ses valeurs.
NON, ma défense inconditionnelle doit parvenir de plus bien plus « bas ». De sa propre dignité d’être humain en charge d’êtres humains, de la dignité de la tâche qu’elle a accepté d’endosser et d’un principe juridique dont il faut toujours en en tous lieux rappeler l’existence : la présomption d’innocence.

OUI, j’ai voulu défendre des gens desquels je me sentais proches et je ne l’ai pas fait, parce que l’Injustice criait en moi :
« Toute femme et tout homme engagé en politique doit être défendu, malgré tout, en dépit de tout et pas seulement tes amis. Ces personnes ont droit à ton immense respect et à ton regard bienveillant en raison de la dignité de la charge qu’elles exercent. A priori, leur seule bonne volonté fait foi. Et, comme tu appliques toute loi d’abord à toi-même, tu ne peux pas t’ériger, de l’extérieur, en juge de cette bonne volonté qui n’exclut ni les erreurs, ni les égarements qui sont les signes de toute humanité. C’est tout. Qu’il en soit ainsi. »

Pascal Tornay

Source image : (c) cahierslibres.fr

jeudi 23 avril 2015

Paroisses - communes : quiproquo !

Pour répondre systématiquement à cette question, il faut aller pas à pas … Le secteur paroissial de Bagnes compte trois paroisses : Bagnes, Verbier et Vollèges (et non pas deux – Bagnes-Vollèges – comme l’on entend souvent). La paroisse n’est pas la commune : ce sont des institutions distinctes en tous points avec leurs structures, responsables et ingénieries propres. Chaque paroisse est juridiquement autonome. Au début des années 1990, le cardinal Henri Schwery entamait des démarches pour que les responsables pastoraux d'une même région travaillent de concert. L’évêque leur demanda de porter ensemble le souci pastoral pour rendre les communautés paroissiales moins closes sur elles-mêmes et ainsi avoir une vision plus large. Cette concertation inter-paroissiale a donné lieu à la création de secteurs à la tête desquels répondent en général des équipes pastorales composées des personnes - prêtres, diacres et laïcs - engagées et mandatées par l’évêque.

En raison d’une grande proximité Eglise-Etat au cours des siècles passés et des bonnes relations qui régissait - et régissent encore le plus souvent - les rapports des tenants des pouvoirs ecclésiastique et civil, il était fréquemment convenu, autrefois, que le patrimoine, la gestion et l’administration des paroisses serait confiées aux communes pour simplifier la tâche des curés. A l’heure actuelle, on constate un peu partout la tendance inverse : l’ère du désenchevêtrement a sonné. Sur le papier, les choses sont claires, mais en réalité le flou règne encore par endroit. Des processus d’aggiornamento sont donc en cours pour clarifier l’identité des paroisses, leur patrimoine propre ainsi que les modalités comptables et administratives qui président aux relations avec les communes. A l’heure, où la société devient plurielle – tous ne partagent pas, et de loin, la foi chrétienne – il est de bon ton de remettre de l’ordre dans les affaires ecclésiastiques, dans l’idée que les bons comptes font les bons amis...

Un exemple : le fait que, souvent, les communes paient les agents pastoraux (AP) – prêtres, diacres et laïcs – marque la confusion dans les esprits. En effet, les AP ne sont pas des employés communaux, malgré le fait que leurs salaires transitent par les communes. En effet, il s’agit là d’une simple - et par ailleurs précieux - service administratif rendu par les communes aux paroisses n’ayant le plus souvent pas les gestionnaires nécessaires à l’accomplissement de ces tâches. Le personnel pastoral est donc sous contrat de travail avec les seules paroisses et sont soumis, pastoralement et administrativement, au curé en place ainsi qu’à l’évêque. 

Ainsi soit-il...

Pascal Tornay