Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

mardi 21 juillet 2020

Vous qui m'avez (re)mis au monde...


On ne peut pas ne pas être parents! Certes nous ne sommes pas tous des parents nourriciers et éducateurs d’enfants biologiques, mais n’assumons-nous pas toutes et tous quelque part le rôle de parents? Être un humain sur la terre ne nous rend-il pas être responsables les uns des autres à la manières des membres d’une même famille, qui, apparentés dans et par amour acceptent de se laisser éduquer (ou s’élever au beau sens de « prendre de la hauteur ») les uns les autres ?

Concrètement, je suis témoin de nombreuses situations où la qualité de parents est endossée par des tiers. La mienne d’abord comme papa d’accueil de deux petits garçons qui vivent chez nous depuis quelques années… Certes, toutes ces situations portent en elles-mêmes leur lot d’ambiguïtés et sont potentiellement délicates, mais elles sont le plus souvent assumée d’une manière tout à fait étonnante par les deux parties. La régulation de ces relations – qui implique une asymétrie extra-ordinaire (un fils nommé curateur de ses parents p. ex.) – nécessite parfois le recours à des personnes extérieures qui permettent, par un regard neuf et bienveillant, que la relation ne s’enlise pas ou n’enferme pas. Ces responsabilités – que je rapproche de celles des parents parce qu’elles sont réellement éducatives pour les parties prenantes – sont, au fond, de l’ordre de l’amour fraternel. Elles s’enracinent dans le fait que l’humanité est une famille unie et reliée (1 Co 12, 26) à un Père primordial.

Voici quelques exemples vécus de parentalité élargie : une belle-fille prend le temps d’accom-pagner (ménage, courses, dialogue) chaque semaine une tante célibataire. Un époux devient l’assistant de vie de son épouse en situation de maladie chronique. L’amie de confiance d’un homme en détresse personnelle devient sa curatrice ; un couple et une jeune femme se sont rapprochés au point de considérer cette dernière, très concrètement, comme leur propre fille et de leur assurer un total soutien et assistance. Tant d’autres situations pourraient être citées.

On ne naît pas parents : on le devient. Et je crois qu’en réalité, on ne cesse de le devenir. L’âge n’arrête pas ce processus, mais le transforme et l’achève. Je crois aussi qu’on n’est pas « mis au monde » que par un seul père et une seule mère et que, comme le dit un dicton africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant »… Et finalement, n’est-on pas « mis au monde » tout notre existence par une foule de personnes qui nous réengendrent ?

Dans un épisode assez connu de l’Evangile, le Christ lui-même se fait provocateur ; il veut secouer et élargir notre pensée au sujet des relations et des responsabilités familiales :
Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus lui répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » (Mt 12, 46-50)
Ces paroles – qui ont pu être ressenties comme dures par les proches de Jésus – n’excluent pourtant en rien les rôles biologiques différenciés et cruciaux de maman et papa ! Jésus nous ouvre des perspectives nouvelles.

Dans un texte publié dans la revue Source (2013), Monique Dorsaz commente ainsi : « Au cercle de la famille dans lequel certains voudraient bien l’enfermer, Jésus superpose un autre cercle formé de frères et sœurs qui se réfèrent à un même Père des cieux. Faire ce discernement, remettre en cause les liens naturels de sang, permet d’éviter de s’enliser dans une attitude mortifère qui empêche l’accueil de la nouveauté de l’Esprit. Un Père qui est notre premier parent : celui qui accueille le Père des cieux, comme son Père primordial, sera amené à revisiter les notions de famille, de frère, de sœur. Est-ce que les deux cercles s’excluent ? Non, Jésus invite tout un chacun à être fils et filles du Père, à vivre ce déplacement. Marie par exemple est de sa famille à double titre. » (1)

Récemment ma grand-maman a intégré un EMS à la suite d’une chute, puis d’une hospitalisation. Avant cet épisode, du haut de son excellente santé, elle assumait le fait que, si un accroc survenait, elle serait « bonne pour le home ». Elle a traversé cette épreuve difficile et s’est montrée capable de s’adapter, au-delà de toute espérance, à des environnements étrangers en quelques mois. Franchement, je l’admire et me mets à son école ! Par sa manière de vivre ici et maintenant, par sa confiance ferme au Seigneur malgré les aléas de son âge, par son détachement complet (elle ne possède plus rien) et sa joie d’être simplement avec moi, je constate que nos rencontres continuent de transformer mon regard. A 92 ans, libre comme l’air, elle ne se gêne pas de parachever à sa façon mon éducation à la vie ici-bas !

(1)    https://www.revue-sources.org/qui-est-ma-mere-qui-sont-mes-freres/

Crédit images : © DR ; LDD

mardi 17 mars 2020

Ralentissement

Ah ce virus ! Il en aura fait parler à toutes les sauces. Et ça continue, puisque j’écris encore à ce sujet… En marge des alertes, des pleurs et des drames par milliers, il y aura eu, plus silencieusement, ce que tant d’esprits (sains.ts?) deman-daient avec ferveur depuis longtemps : un ralentissement de la course folle, un retournement vers davantage de sobriété, de simplicité, un retour à ce – et ceux – qui se trouve-nt autour de soi…

Englué qu’il est dans le superficiel, la course à la possession matérielle et au salut par l’argent et le pouvoir, le genre humain seul serait-il, seul, parvenu à un tel résultat ? Il aura fallu qu’un être vivant microscopique – pour ne pas dire invisible – fasse le sale boulot. Il ne faudrait pas qu’elle nous lâche trop tôt, cette petite bête, car nous repartirions tous autant que nous sommes dans la course infernale… aussi vite que nous avons plongé dans l’immobilité – que par ailleurs j’appelais de mes vœux de manière prophétique, rappelez-vous, dans mon dernier billet (Journal Vie et Foi n° 192).

Nous y voici donc dans une certaine immobilité qui, chez certains, provoque l’anxiété, chez d’autres, la sérénité… Deux camps ! En effet, l’hystérie de certains montrent d’une part combien notre peur de manquer est grande et d’autre part en quoi (ou en qui) nous avons placé notre confiance. Les temps de crise sont de puissantes loupes sociologiques : elles manifestent clairement où nous en sommes avec nous-mêmes, avec les autres et avec le Seigneur ! Cela me rappelle la parabole des brebis et des boucs que le Christ place à sa droite et à sa gauche dans l’Evangile (Mt 25, 33). Comme l’on sait, cette frontière ténue passe à l’intérieur de chacun d’entre nous. Nous avons tous à faire à nos démons. Ces temps si particuliers les feront ressortir. Il faudra leur faire face. Si c’est pour qu’ils nous quittent définitivement, ce sera une excellente chose.

« Mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les hommes ; mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les puissants ! » (Ps 118, 8-9)

Quelle n’a pas été ma surprise de voir les rayons des supermarchés de Sembrancher où j’approvisione ma famille, être dévalisés comme en temps de guerre. J’imaginais cette hystérie avoir lieu dans les grandes villes de Suisse romande… Dans cette situation sans précédent, je nous exhorte à rester dans la paix et la confiance dans le Seigneur et, en toutes circonstances à (ré)agir comme des chrétiens, c’est-à-dire rester à l’écoute de la Parole de Dieu, fidèle à la prière, attentifs aux besoins des plus proches et être prompt à l’action solidaire. Et le dernier mot revient au psalmiste : « Seigneur, je n'ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. » (Ps 130, 1-2)

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Crédit images : © LDD

jeudi 20 février 2020

Des passages étroits

Tout à coup, l’illusion s’arrête. Je croyais que j’avais la maîtrise de ma vie. Ou alors j’avais oublié que c’était une illusion. Je (me) suis perdu. J’ai froid. 

Je me souviens de nombre de ces passages étroits où la gorge se serre et où grandit l’angoisse bien sensiblement dans mon ventre. Les occasions sont diverses mais, de la perte d’un portemonnaie ou d’un téléphone portable à l’anxiété à la suite de la maladie d’un très proche ou d’une perte de repères liée à un changement professionnel ou à un deuil au sens large du terme (déménagement douloureux p. ex.), à chaque fois il me semble que j’entre dans un même type de scénario.

Je constate que, souvent, ce qui est vecteur du resserrement, c’est la perte de maîtrise ou, devrais-je dire, la perte de l’illusion de maîtriser un pan ou un autre de ma vie. De ces étroits goulets qui sentent plutôt la désolation et la mort, chacun à sa manière en a vécu. Ils semblent inhérents à l’existence. Mais serait-ce des éveils ? Plutôt rares sont ceux qui en témoignent tout à fait librement, tellement ces passages marquent jusqu’à la chair de ceux qui les ont traversés. Le simple fait d’en parler fait parfois remonter la peur de ressusciter l’expérience et la douleur qui l’accompagne.

N’allons pas dire trop tôt que ces épreuves nous font « grandir » – même si souvent c’est vrai ! D’une part parce que nous ne sommes pas égaux et nous n’encaissons pas les chocs de la même manière… D’autre part, parce que, personnellement, je ne suis parvenu à le dire pour moi-même que plus tard en relisant. Et encore,… en le murmurant !

A chaque fois, peu ou prou il est question de mourir. D’ailleurs, il m’est arrivé d’entendre dire : « Tu ne vas pas en mourir ! » Encore une vérité difficile à encaisser sur le moment où j’ai le sentiment puissant que je ne m’en sortirais pas indemne. A chaque fois, ce fort sentiment suscite en moi un cri : le cri du tout-petit abandonné. « Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur ! » et je cherche ta présence comme le seul bien qui restaurera mon coeur torturé.

Mais, comme son nom l’indique, le passage… est passager ! L’étau, à un moment un peu mystérieux, se déserre et laisse à nouveau se déployer la paix. Comme lorsqu’on sort d’un lieu confiné où où l’air s’est fait rare et que l’on arrive enfin au grand air ! Quel sensation de libération, d’apaisement, de RÉSURRECTION !

Je peux bien sûr relire les situations que j’ai traversées dans une perspective de troubles psychologiques liés à une histoire un peu chaotique. Mais, indéniablement, pour mon cas, la présence d’éléments spirituels a été déterminante. J’ai toujours considéré que Dieu employait le potentiel de la situation pour en tirer un bien.

Je m’appelle Pascal, l’enfant du passage, et je suis déjà un peu ressuscité, même si je n’ai pas encore complètement passé la mort… De toutes celles et ceux qui vivent ces passages, je me sens proche. Après la nuit, il n’y a pas la nuit…

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Image : © DR
Légende : La matin de la résurrection, tableau du peintre américain James Martin

jeudi 6 février 2020

Ne bougez plus...

On nous bassine avec la mobilité (surtout sur le plan professionnel) : ce serait un peu comme bouge ou crève ! Être mobile ou être un mobile ? Parfois, les deux ne sont pas très éloignés. Je parle, vous savez, de ces objets décoratifs qui, suspendus au plafond, virevoltent au gré des vents… Fermes en elles-mêmes, ces figurines, suspendues par un petit filin, sont les pures esclaves des courants du moment.

A Coluche qui, citant très ironiquement le politicien français Raymond Barre à la fin des années 70, rappelait malicieusement l’urgence (sur le plan politique) de « mettre un frein à l’immobilisme », j’oppose – pour le bien de notre maison commune (1) et pour notre équilibre mental – l’urgence de goûter à l’immobilité…

Je souscris au défi de passer d’une mobilité insensée – celle au service d’une croissance économique inhumaine – à une profonde immobilité mais sans aucun immobilisme ! J’entends : l’immobilité sage de ceux qui savent s’arrêter et ne plus bouger dans un acte souverain et courageux qui permet de revenir sérieusement à l’essence de la vie humaine pour mieux agir. Une cessation d’activité silencieuse et priante qui permet d’être mieux enraciné et tendu, ensuite, vers l’action juste, pleine et aimante (missionnaire ?) envers moi-même, autrui et la maison commune. Sans immobilisme, c’est-à-dire sans cette oisiveté centrée sur mon seul bien-être qui ne mène qu’à une excroissance de moi-même sans fécondité.

J’invite non pas à l’immobilité crasse de ceux qui, désengagés, préfèrent s’enfoncer dans un lâcher-prise tout empreint d’indifférence. Non ! Plutôt à celle, toute intérieure et orientée, qui permet à l’humain de retrouver, au creux de lui-même, l’unité avec la Source même de sa vie, source dont tout être a besoin pour retrouver le (bon) sens d’une saine mobilité. En effet, je crois fermement qu’il nous faut augmenter notre capacité à savoir nous arrêter ! Et même plus encore, quelques moments chaque jour, à ne plus bouger ! D’ailleurs, la vie nous y pousse inexorablement : immobile dès le sein maternel, le grand âge (ou la maladie) nous rappellera tantôt à l’immobilité.

« Mais voilà, tout arrêter, est-ce aussi simple et facile ? Faites-en l’expérience ou rappelez-vous simplement votre dernier jour de congé : n’avez-vous vraiment rien fait ? Ne vous êtes-vous pas agité et activé, n’avez-vous pas bougé ? Comment donc réussir à marquer des arrêts, des pauses, des stations ? C’est tout l’art de s’immobiliser, que propose le philosophe Jérôme Lèbre. » Dans un récent essai (2), notre homme ose faire l’éloge de l’immobilité et prend le contre-pied des temps actuels : « Dans ce monde qui semble soumis à une accélération constante, où l'on ne cesse de louer la marche ou la course, nous souhaitons et craignons à la fois que tout ralentisse ou même que tout s'arrête. » Notons la peine de notre société capitaliste à imaginer qu’un avenir possible puisse résider dans une certaine décroissance !

L’art de l’immobilité un « art paradoxal » et « l’accomplir est difficile, continue J. Lèbre. Car ne rien faire implique, en fait, un énorme effort : celui de faire face aux critiques de l’immobilisme et celui de faire face à ce que l’on redoute : être empêché, stoppé, paralysé (Pensons au vocabulaire du travail : on est arrêté ou alors on a un avancement), et enfin, le plus gros des efforts : celui de se faire face, de rentrer en soi, précise-t-il. Les éloges de la mobilité comme la critique de l'accélération sont passés, selon lui, à côté de ces situations (prison, accidents ou paralysies, disciplines scolaire ou professionnelle, embouteillages, etc.) où l'immobilité s'impose, non sans violence.

Il faut redonner son sens à l'immobilisation, admet notre auteur. Car cette peine est aussi une étape, une station, impliquant le corps et la pensée. Et j’ajoute avec force le rapport à la transcendance. Tenir debout, assis, dans la position du lotus ou même couché, termine-t-il, c'est exercer sur soi une contrainte signifiante. (…) Savoir faire halte, c'est savoir résister. »

J’en prends sérieusement de la graine !

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(1) C’est-à-dire notre planète dans l’encyclique Laudato Si’ du pape François.
(2) Jérôme Lebret, Eloge de l’immobilité, Desclée de Brouwer, 2018.

Crédit images :
Couverture du livre de Jérôme Lèbre
© www.lalibrairie.com
Images d’ouvriers en pause
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