Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

vendredi 6 mars 2009

une action importante : la non-action...

Décider de ne pas agir, c'est agir ! La pensée occidentale est pétrie - obnubilée même dirais-je - par l'action. A tel point qu'elle se débat lamentablement lorsqu'elle est acculée à l'attente (sens positif) ou à l'inaction (sens plus passif)...

Quel handicap que ne ne marcher que sur un pied...
alors qu'on en a deux !
http://www.reikido-france.com
Le TEN SHIN en japonais :
LE NON-AGIR, ou plutôt le LAISSER AGIR...


A propos du "Traité de l'efficacité" de François Jullien,
Editions Grasset, Paris, 1996

Je cite donc ...
"Jullien fait tout d'abord retour sur la pensée grecque de l'efficacité, dont un Périclès serait l'exemple, loué pour avoir su gérer les affaires des hommes. Puis il utilise des textes classiques issus de la culture chinoise traditionnelle, pour en définir, par opposition, les notions fondamentales d'une stratégie de l'efficacité. L'habitude du but, de l'idéal et de la volonté ont fait adopter à l'Europe une sorte de "pli" théorie-pratique. Mais ce qui nous a rendu maîtres de la nature vaut-il aussi pour la gestion des rapports humains ? Autrement dit ce qui vaut pour l'efficacité dans la production ("poiesis" grecque) vaut-il aussi dans le domaine de l'action ("praxis") ? Si la pensée grecque classique n'évacue pas la prudence et l'habileté, il n'empêche que l'habileté n'est pas véritablement pensée. Il y a bien une intelligence rusée chez les grecs (la métis) : Ulysse, souplesse de l'esprit face à la variabilité des choses. Cependant, cette intelligence rusée échappe aussi à la pensée.

Cette difficulté européenne à penser l'efficacité se retrouve en stratégie militaire. Et Jullien ne manque pas d'évoquer Karl von Clausewitz, théoricien militaire prussien (1780-1831 De la guerre), pour qui il semble exister une impossibilité de théoriser la guerre, toujours quelque élément venant à creuser l'écart entre guerre modèle et guerre réelle.

Un point clé : œuvrer pour la propension en exploitant le potentiel de la situation

La pensée chinoise, justement, est une occasion de sortir de ce " pli " de pensée. Pour la Chine traditionnelle le réel n'a pas de forme idéale théorique, tout est dans le procès, qui découle des interactions des facteurs de situation entre eux ; par conséquent on ne peut établir par avance un modèle, le modèle est contenu dans le procès, dans le cours du réel ; c'est en lui que se trouve " la voie " (tao). Pour cette pensée chinoise, il n'y a pas d'un côté la connaissance et de l'autre l'action, on ne passe pas par le rapport théorie-pratique. Pour qu'il y ait efficacité, il faut s'appuyer sur ce qui est porteur dans la situation réelle, repérer son potentiel (l'eau du torrent peut charrier des pierres). Noter au passage qu'on trouve peu d'explications théoriques dans la Chine de l'antiquité, surtout des images, des métaphores. Grâce au potentiel de la situation on peut rendre courageux au combat, fournir peu d'efforts pour beaucoup d'effets. Côté européen, un Machiavel a pu noter de telles choses ici et là, mais il n'en a pas fait une notion. Contre la planification, avec l'évaluation on sort d'une logique du modelage (plan-modèle) pour entrer dans une logique du déroulement : laisser l'effet impliqué se développer de lui-même en vertu du processus engagé. Dans ce cas, la circonstance fortuite n'est plus ce qui fait achopper le projet, c'est au contraire ce qui créé du potentiel. Plutôt que modéliser, tout revient alors à épouser les circonstances pour en tirer profit. Envers de la planification, la stratégie du sage consiste à ne s'immobiliser dans aucun plan, aucun projet. Sa stratégie en devient " sans fond ", insondable pour les autres et inépuisable pour lui. Ainsi, il n'y a plus de hasard pas plus que de génie. Jullien note que ce que la pensée chinoise aura élaboré au sujet de la guerre s'appliquera également à la politique et à la diplomatie.

Privilégier le rapport conditions-conséquences La " voie ", telle qu'on l'entend habituellement en Chine est à comprendre au plus loin de notre méthode (cad : méthodos : la " voie " par laquelle on " poursuit ", qui conduit " vers "). Si à l'origine du rapport moyens-fins, la " prudence " est de savoir délibérer des moyens, il n'empêche qu'on remarque fréquemment une insubordination des moyens à leur fin. De plus, en se fondant dans le cours des choses, un moyen risque de n'être jamais tout à fait identifiable, aussi la question se pose de savoir si toute délibération sur les moyens ne serait pas illusoire. Le stratège chinois ne délibère pas des moyens, ce qui suppose qu'il n'y ait même pas de " fin " sur un mode idéal, mais qu'il ne cesse de tirer parti de la situation dans son déroulement – et ce qui le guide est simplement le profit à tirer. C'est alors la situation qui conduit elle-même au résultat. Il y a donc au moins deux modes d'efficacité : pour l'occident celle du rapport moyens-fin et le rapport conditions-conséquences privilégié des chinois. L'originalité de la pensée chinoise est de découvrir une profondeur à l'évidence, de creuser l'évidence.

Transformer plutôt qu'agir
Dans l' " acte " de guerre à l'occidentale, on optera pour la destruction de l'ennemi (Clausewitz), alors qu'on préférera le " garder intact " côté chinois ; et ce n'est pas par bonté d'âme mais par souci d'efficacité. Tandis que l'objectif de la guerre envisagée du point de vue de l'action est la destruction de l'ennemi, son objectif quand elle est envisagée du côté de la transformation est sa déstructuration. La temporalité : le temps d'entre les engagements n'est pas un temps mort. Le mythe occidental de l'action : la chine n'a pas bâti un grand récit de la genèse. Mutation européenne dans l'identification du hasard : seule l'action risquée pourrait affronter l'imprévisibilité des choses. Il y a bien considération d'une sorte de virtuosité de l'action (Machiavel) en Europe, alors que la Chine se montre sceptique vis-à-vis de l'action. Puisque l'action relève du plan-projet, elle est en quelque sorte en extériorité par rapport au déroulement : en s'insérant dans le cours des choses, elle rompt toujours plus ou moins le cours des choses et vient troubler leur cohérence, voire susciter des résistances. Egalement : l'action est ce qui se voit (l'épopée), mais elle n'a guère d'effet, or, c'est de la continuité de la transformation que procède l'effet. Ne pas imposer l'effet mais le laisser s'imposer. La transformation de la situation est globale, donc ne se voit pas, avec comme conséquence que du bon stratège on ne voit rien à louer., son mérite est si complet qu'il passe inaperçu. C'est comme s'il n'y avait plus rien à raconter. Sous forme de résumé : la nature grecque " fabrique ", le sage chinois " transforme ". Plus qu'à la transcendance de l'action, les Chinois croient à l'immanence de la transformation : on ne se voit pas vieillir, on ne voit pas la rivière creuser son lit.

Saisir l'occasion comme résultat de la tendance amorcée

Entre l'art et le hasard se situe l'occasion, celle-ci est conçue comme déclenchement du potentiel. L'occasion serait alors comme l'aboutissement de l'observation du départ de la tendance. Il est nécessaire de prévoir l'occasion en fonction du déroulement, et pour ce faire il faut non sur le vraisemblable (construit), mais sur la tendance amorcée en scrutant la moindre " fissuration " en sachant attendre. C'est en coïncidant avec la logique du déroulement engagé qu'on peut anticiper. Pour Machiavel, au hasard de l'occasion répond une action risquée, mais peut-on compter sur la régulation pour réussir ? On doit au final assister à la dissolution de l'événement au profit des " transformations silencieuses ". La figure de l'occasion ne se réduit pas à l'efficacité. Grèce : la rencontre-événement en appelle à l'audace, clivage héroïsme ou stratégie. Jeu, risque et aventure de la rencontre-événement dont, en Chine, s'est toujours défendue la stratégie.

Prôner le non-agir
Le non-agir prôné par les penseurs de la " voie " taoïste n'est pas l'envers de notre agir héroïque, ce n'est ni du renoncement ni de la passivité ni du désengagement,, le non-agir enseigne au contraire comment réussir, avec l'importance de la formule " ne rien faire et que rien ne soit pas fait ". Prise dans son ensemble cette formule ne signifie pas seulement que le non-agir n'exclut pas l'effet, mais surtout que c'est en n'agissant pas (en sachant ne pas agir) qu'on peut aboutir au mieux dans le sens souhaité. Dès lors qu'on agit on instaure un " autre commencement " dans une situation qui évoluait seule ; cet agir est source d'embarras. " Faire " fait apparaître du non fait, l'agir est artificiel. Si on n'agit pas, c'est donc d'abord pour ne pas empêcher d'advenir ce qui, sinon, adviendrait tout seul, d'où une sorte d'éloge de la non audace. C'est avec le degré zéro de l'agir que l'on parviendrait alors au plein régime de l'efficacité, ce qui implique en amont de renoncer au dirigisme de l'action et de " faire le non-faire ". Agir sans agir : je 'n'agis pas (en fonction d'un plan arrêté, de façon ponctuelle, en forçant les choses), mais pourtant je ne suis pas non plus non-agissant – je ne demeure pas inactif – puisque j'accompagne le réel durant tout son déroulement (je suis son partenaire). L'efficacité se révélant est indirecte : ne pas tirer sur la plante mais ne pas se dispenser de sarcler à son pied. En se confondant avec le cours spontané des choses, cet agir-sans-agir n'est plus repérable, il est " fade ". Le sage, dans/par le non-agir attend qu'il y ait de la capacité puisqu'il est inefficace d'affronter la situation pour la forcer. L'agir sans agir se transforme en capacité d'évolution : le dragon. Réagir à la situation au lieu d'agir, le réagir nous réintégrant dans une logique d'immanence.

Laisser advenir l'effet
De fait, avec cette pensée chinoise, la véritable efficacité apparaît toujours " en creux ", avec le refus de l'effet, de l'héroïsme. C'est le vide qui permet le plein d'effet, effet n'est pas à rechercher mais à recueillir : ne pas se mettre en avant, faire en sorte qu'on vienne vous chercher, ce sont les autres qui font le travail ; c'est en ne se mettant pas soi-même en valeur qu'on peut être en vue.

Plus tôt on intervient en amont, moins il faut agir – intervenir – jusqu'au sommet de l'art consistant à vaincre avant d'avoir combattu. Rondeur et mobilité en amont, carré et stabilité en aval. A l'efficience reviennent la fluidité et la continuité du processus : l'efficience ouvre l'efficacité sur une aptitude qui n'a plus besoin du concret pour opérer. L'efficacité est d'autant plus grande qu'elle ne se voit pas (en tant qu'efficience), mais cet invisible est de l'ordre de ce qui n'est pas encore perceptible (en amont).

En Chine, l'image de l'eau est celle se rapprochant le plus de la " voie ". L'eau nous met sur la voie de la voie parce qu'elle se renouvelle constamment d'elle-même et que, s'écoulant d'un amont invisible, son cours n'en finit pas de progresser. Avec sa souplesse et faiblesse conjuguées qui la rendent plus forte que la force, plus forte que la pierre, l'eau illustre bien l'efficacité. Force-propension : l'eau suit sa pente pour avancer ; le réel a la forme de l'eau, toujours changeante.

Tout est tendu dans la pensée chinoise vers une certaine forme de victoire, dans les épousailles avec le réel. Jullien pointe cependant que personne ne semble voir côté chinois qu'il peut aussi exister presque un plaisir de perdre, par et à cause de l'action, parce que perdre par l'action, c'est exister. Pour exister donc, on pourrait aussi supposer que plutôt que d'épouser et se fondre dans le réel on puisse lui résister, et de cette façon gagner son émancipation, sa liberté en quelque sorte. Héraclès pourrait être heureux de monter sur son bûcher, heureux de s'être épuisé " pour rien ". Il faudrait alors pour Jullien écrire un autre traité, un éloge de la
 
Article par le 25 avril 2004, par Christian VERRIER : C'est à l'origine un compte-rendu écrit par Catherine Clenet et Christian Verrier ("Gazette de l'autoformation" - mai 2003)

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