Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

jeudi 11 août 2011

Les Frères Bogdanov ou l’effleurement de la physique quantique et… spirituellee

L’ouvrage des frères Igor et Grichka Bogdanov « Avant le Big Bang » est un ouvrage de vulgarisation de physiciens (et d’écrivains !) hors pairs. Sans entrer dans les détails, je trouve que cet ouvrage est un chef d’œuvre au plan de la capacité des auteurs à parvenir à faire cheminer le lecteur dans un univers mathématique totalement abstrait. Il faut, en effet, pour parvenir à conceptualiser les alentours de ce fameux moment « 0 », mobiliser un sacré (!) arsenal pédagogique de concepts fleuris.

La substance de leur quête c’est ceci. Que se passait-il avant le Big Bang ? A-t-il existé un « instant zéro » marquant le commencement du temps et de l’espace ? Comment l’univers a été créé ? N’y aurait-il pas à l’origine de cet univers, une sorte d’ADN cosmologique qui en règlerait sa vie propre ?

Evidemment, Igor et Grichka Bogdanov sont des docteurs en physique théoriques et en mathématiques de renom et leur domaine d’activité et de réflexion reste la physique quantique. Ils y tiennent. On les comprend : c’est une question de sérieux scientifique et c’est ainsi qu’ils gagnent leur crédibilité. On ne mélange pas les carottes et les choux-fleurs. Pour autant, chacun peut remarquer que le vocabulaire choisit, le ton même de leur ouvrage est spirituel et rappel constamment l’entrelacs du champ de la physique et de la métaphysique... Ne fut-ce que le sous-titre du livre : « La création du monde » ! Leur manière d’aborder la problématique éminemment complexe de l’ « instant zéro » est à la fois profondément mathématique et profondément spirituelle. J’ai été vraiment très interpelé par ce double aspect dans la forme du texte, dans son épaisseur syntaxique et sémantique.


Leur intelligence des commencements est sans pareil dans l’univers des chercheurs des tous premiers instants. J’admire avec un étonnement philosophique renouvelé à quel point, ils ont su allier la rigueur mathématique et scientifique dans l’analyse des données, dans la conceptualisation des modèles de recherche et leurs perceptions spirituelles (leur foi) qui affleure dans la formulation des hypothèses et dans leur capacité de guider le lecteur néophyte dans leur compréhension. Une telle finesse dans l’agencement de la raison et de la spiritualité est assez exceptionnelle. Selon moi, cette capacité de rigueur rationnelle et cette ouverture claire vers « plus grand » dans la foi au sens très large du terme, est une définition de l’intelligence. L’intelligence (du latin « intus » = intérieur et « legere » = lire) est cette capacité des êtres libres de lire (ou de distinguer, de décoder, de réunir, de rassembler) sous la forme (ou la surface) à l’intérieur, en des traits évidemment abstraits mais jamais irréels, la substance même de ce que sont les choses et les êtres. Incontestablement, le chemin des frères Bogdanov est semé d’embûches, mais leurs intuitions scientifiques, l’humilité de leurs démonstrations, l’audace de leurs visions en fait des génies hors du temps !

Voici quelques bribes de l’acuité de leur intelligence :
« La science est quelque chose de difficile. Bien loin de ce que l’on imagine. Les chercheurs ne progressent pas avec des certitudes, mais grâce à des convictions. Et en puisant leur énergies, parfois leurs idées nouvelles, dans leurs incertitudes. Ils avancent même à tâtons dans l’obscurité, sans savoir vraiment où ils vont aller, mais sans jamais perdre l’espoir qu’ils vont trouver autre chose. Et lorsqu’ils la trouvent, cette chose-là change la vie des hommes à jamais. Au fond, c’est bien parce que la science dérive presqu’en rêvant d’un enchantement du monde, frôlant en cela, mais sans jamais le dire, un ordre presque métaphysique, qu’elle affleure aussi la merveille et la découverte. « Dieu est un mathématicien de tout premier ordre, et il a utilisé des mathématiques très sophistiquées pour construire l’univers ! » a déclaré le physicien Paul Dirac en réponse à ceux qui s’étonnaient de la complexité de sont approche mathématique. La plupart des approches, le refus des idées triviales, le risque des expériences difficiles, sont les conditions des ruptures et de la naissance de ces théories folles. » (pp. 249-250)

L’équation fondamentale entre « chercher » et « trouver » est, pour les scientifiques comme pour la tradition spirituelle chrétienne, d’une si grande proximité que personne n’est capable d’en entrevoir ni la profondeur, ni les enjeux fondamentaux. « Cherchez et vous trouverez » dit le Christ à ses amis (Mt7, 7). Le contraire est tout aussi passionnant, car ne faut-il pas d’abord trouver (une idée, un but ?) pour qu’une quête se déclenche. Comme « aimer » et « connaître », « trouver » et « chercher » ne sont des contraires que pour l’abruti, c'est-à-dire celui qui se contente de la forme des choses. « Avance en eaux profondes », leur disait-Il encore ! (Lc 5, 4) C'est-à-dire fonde-toi sur les convictions qui sont inscrites en toi pour aller de l’avant. Fais-leur confiance ! Dans la vie spirituelle comme pour les Bogdanov, le « venez et voyez » du Christ à ses disciples résonne d’autant plus fort qu’aucune découverte scientifique ne peut avoir lieu sans cette foi première (Jn 1, 39). Elle est essence de la découverte scientifique, car c’est elle ouvre la voie. Aller d’abord pour qu’ensuite l’on puisse voir. Nous préférons tellement le contraire, nous autres, dans notre vie quotidienne. S’assurer, puis se lancer. Ceci est antagoniste à la démarche scientifique et à la vie spirituelle. Mais, parfois pourtant, avouons-le, il peut s’agir-là d’une attitude de simple bon sens pratique…

En filigrane de leurs recherches, on sent chez les frères Bogdanov frémir une réflexion épistémologique qui jaillit parfois clairement. Voici d’autres perles trouvées au fil de ma lecture :

« A l’aube du troisième millénaire, la science est en plein mutation. Des questions nouvelles sont apparues à l’horizon des connaissances. En même temps, de nouvelles réponses commencent à émerger face à des questions plus anciennes. Ce sont quelques unes des ces questions énigmatiques, plongées au cœur d’un mystère à la fois scientifique et métaphysique, que nous avons tenté d’approcher. Et de fait, même si cette question se dérobe sans cesse dans la multitude des autres questions qu’elle aura engendrées, elle reflète, très profondément, l’ombre lumineuse de quelque chose d’infiniment autre. Si l’univers a bien eu un commencement, pouvons-nous y lire, presque intact, l’un dess premiers signes de ce qui l’a engendré ? Et dans ce cas, pourrions-nous y déceler quelque chose comme un sens ? Un soir de 1936, presque dans un souffle, Einstein adressait ces quelques lignes à un enfant : « Tous ceux qui sont sérieusement impliqués dans la science finiront par être convaincus qu’un Esprit se manifeste dans les lois de l’Univers, un Esprit immensément supérieur à celui de l’homme. » (pp. 50-51)

Cette lettre avait été adressée par Albert Einstein le 24 janvier 1936 à un enfant qui lui demandaient sur les scientifiques priaient Dieu… Si l’on savait à quel point science et foi sont proches et liées ; si l’on percevait quelle fut la profondeur de l’erreur des hommes de les opposer si frontalement durant des siècles ; si l’on savait recevoir ce cœur d’enfant qui libère de l’orgueil, combien de mystères percerions-nous d’un simple regard…

Cf. Igor et Grichka Bogdanov, Avant le Big Bang : La création du monde, Grasset, Paris, 2004.
I. & G. Bogdanov, Le visage de Dieu, Grasset, Paris, 2010.
Jean Guitton, Dieu et la science, Grasset, Paris, 1991.


(c) Pascal Tornay

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