Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

mardi 20 juillet 2021

Un tant soit peu…

L’humain a soif d’absolu, c’est peu dire ! Il poursuit de grands desseins et veut à tout prix marquer l’histoire de son empreinte. Il aime aussi se démarquer pour se faire remarquer et faire remarquer ses succès, sa domination, ses victoires. De son côté, Dieu a aussi de grands projets. Mais ses méthodes pour marquer l’histoire de sa présence éternelle sont diamétralement opposées à celles des humains. Il agit systématiquement dans l’humilité et la discrétion. Il privilégie toujours la petitesse et aime travailler à partir de la fragilité. « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » (1Co 1, 27). Quelle stratégie étonnante et si féconde !

Par la bouche du psalmiste (Ps 130), Dieu met en garde contre ces désirs de grandeurs qui enflamme le cœur humain et lui font perdre la tête ! A de multiples reprises, Jésus montre qu’il suffit de peu pour transformer profondément (éternellement ?) la réalité : un peu de levain dans la pâte et toute la pâte se trouve transformée. Cinq pains et deux poissons suffisent à nourrir une foule innombrable. Une graine de moutarde, la plus petite de toute, donne naissance à un arbre gigantesque dans lequel les oiseaux viennent faire leur nid…

Oui, il suffit de peu, un tant soit peu, un sourire, une main qui s’offre, un coup de téléphone et le Royaume advient ! Par ailleurs, un mot blessant, un geste déplacé suffisent aussi à mettre tout par terre. On aime les événements grandiloquents, mais ils ne remuent que les surfaces et durent le temps d’une rose... Je n’y crois plus. Je crois plutôt aux petits mots, aux petits gestes, qui n’ont de petit que le terme. Je crois à la persévérance dans l’ordinaire, à l’humilité d’un quotidien assumé… Voilà les marques d’un Dieu qui ne cesse de faire de l’immense avec nos petits peu, de l’éternel avec nos petits riens. 

Si tout tient à si peu, alors qu’attendons-nous ?

Image : © pxhere.com

mardi 6 avril 2021

L’univers des possibles

Si j’étais né en 1925, je n’aurais été ce que je suis ! Pas diacre en tous cas… Je n’aurais pas épousé une femme africaine. Qui avait déjà vu des africains à l’époque ? Je n’aurais pas obtenu une licence en Sciences politiques. Qui pouvait faire des études en 1925 ? Je pourrais continuer… Et vous chers lectrices et lecteurs, je suis sûr que vous pouvez parler pareillement… Comme le monde a changé ! En 1925, mon existence aurait sûrement été très semblable à celle de mes congénères : une vie simple et rude (voire pauvre), centrée sur l’agriculture et l’élevage avec des rôles sociaux bien définis, une trajectoire professionnelle rectiligne et le catholicisme comme lieu pivot où s’exerçait un terrible contrôle social.

Avec le règne de la mondialisation et l’avènement de l’individu, ces carcans ont éclaté. C’est – je le crois – une très bonne chose ! Jésus les a lui aussi connus et les a fustigés. Rappelons-nous ce qu’il disait aux foules à l’adresse des scribes et des pharisiens : « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23, 4).

Une bonne chose, mais… L’univers des possibles s’est étendu bien au-delà de ce qui aurait pu être imaginé en 1925 ! Même des institutions millénaires sont ébranlées : combien sont-ils encore à miser sur le mariage, par exemple ? Mais ce monde nouveau où tout est soi-disant possible (ou pensable) et où tout se vaut, par qui est-il donc régulé ? Par le marché libre, diraient les capitalistes ! Par l’action de la justice, diraient les magistrats ! Par le poids des valeurs, diraient les religieux, etc. – Pas du tout ! Par le souverain-maître : l’individu diraient les publicitaires : c’est toi et c’est moi ! Le slogan d’un grand supermarché le dit encore mieux : « Pour moi et pour toi. »

Un monde de liberté, où monte pourtant partout le parfum de l’esclavage de la consommation, du gaspillage, de la surexploitation des biens naturels, de l’oppression du faible, etc… « Tout » est devenu possible, oui, mais seulement pour les puissants de ce monde ! Un monde libre,… mais dominé par des marionnettistes discrets ! Comment s’orienter dans ce dédale de possibles ? Qu’est-ce qui vaut vraiment la peine ? Comment trouver le bon chemin, la vérité qui rend libre, la vie véritable ?

J’entends encore une conversation entre des grands-mères de mon village quand j’étais plus jeune commentant un fait d’actualité : « Mais où va-ton ? »

Le monde court à sa perte, mais « moi j’ai vaincu le monde ! », dit Jésus. Ne perdons jamais de vue le Ressuscité et donnons-lui la main…

Images : © Pixabay
Légende : Ne perdons pas de vue le Ressuscité !

jeudi 11 février 2021

Crise covid : une ré-initiation ?

Covid, virus, vaccin, masques, quarantaine, maladie, symptômes, hospitalisations, RHT, confinement : il me semble que, au rythme des vagues successives de contamination, le vocabulaire 2020-2021 s’est progressivement réduit à ces quelques mots. Alors que nous en aurions rêvé (différemment), ce temps de crise vient calmer nos rythmes sociaux effrénés mais aussi, corollairement, questionner profondément nos manières de vivre. Serait-ce l’occasion d’une ré-initiation ?


Le virus, avec ses conséquences multiples et les mesures sanitaires qui accompagnent cette période plongent (Baptême ?) beaucoup de gens dans la souffrance, la psychose, l'angoisse, la pression, l’incertitude ou l'isolement. Et en particulier celles et ceux qui vivaient déjà des difficultés auparavant et aussi, de surcroît, les patrons de petites entreprises, les familles monoparentales, les soignants, etc. Les questions se bousculent : à quand la tête hors de l’eau ? A quand la lumière ?

D’une certaine manière, la présence du virus a aussi été un vecteur de solidarité et de belles communions (Eucharistie ?) – dans l’immeuble, par téléphone, entre générations ou dans le quartier par exemple – et ce, bien au-delà de ce qu'une organisation, même religieuse, aurait pu induire... (1). Un virus qui nous met en communion, belle ironie ! De nombreux exemples montrent qu’il a permis de confirmer (Confirmation ?) la solidité de liens préexistants entre des personnes et même les renforcer ou encore qu’il a permis d’engager des synergies entre des organismes qui autrement auraient poursuivi leurs routes en solitaire.

Tout cela me donne à penser… Ne pourrait-on y voir une forme de ré-initiation à la vie sociale (reset) (2) que j’aime rapprocher de l’idée de « ré-initiation chrétienne », du nom du cheminement proposé par l’Eglise et qui va du baptême à la confirmation ? Un chemin de re-conversion ? Un tremplin ? Dur de parler ainsi lorsque tant souffrent à nos portes ! Et pourtant, je le crois, cette situation (3), alliée à la grâce, a ce potentiel de transformation de nous-mêmes et de notre société.

Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant la maladie. Ainsi, au-delà des potentiels « effets positifs » que l’on pourrait tirer de cette situation, je suis conscient que le virus crée des fossés profonds et des blessures difficiles à refermer. La capacité de rebondir des êtres humains à travers l’épreuve (résilience) n’est pas automatique. Un de ses ressorts est notre capacité à nous remettre en lien et à retrouver un sens. « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu, dira Job, acculé dans les difficultés existentielles, et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (Job 2, 10). L’accepter, éventuellement, mais pas comme un don de Dieu, donc… Pour avoir de nouveau le couteau par le manche !Testé « positif » en octobre dernier, une foule de questions ont affleuré en moi. Je me suis immédiatement dit : « Je n’ai pas été assez prudent. J’espère n’avoir donné cette saleté à personne ! » Et le journal intérieur des contacts des derniers jours s’est enclenché… Lorsqu'on n'est pas touché soit même dans sa chair, dans sa vie, on ne comprend pas. A travers cette expérience, un mouvement intérieur est advenu. J’ai senti s’élargir une brèche, une sensibilité plus grande à la réalité de vie de personnes que j’entrevois aujourd’hui sous un jour nouveau. J’apprivoise différemment les personnes en situation difficile qui m’appellent ou qui se présentent au hasard des rencontres dans la rue ou au Prieuré. N’est-ce pas là une transformation intérieure du regard qui pourrait être une sorte de « ré-initiation chrétienne ? »

Au dixième jour de quarantaine, coupé des rythmes et activités habituels que j’affectionne, j’ai commencé à trouver le temps long… Dans cette longueur de temps – une langueur – j’ai pu y voir, paradoxalement, un lieu fondateur. Et ce n’est pas la première fois. Parce qu’il me met au défi, ce « phénomène de creux » est souvent source d’une fécondité exceptionnelle pour autant que, restant confiant, je me laisse transformer. Alors, je suis comme happé. Je n’ai plus les cartes en main. Je suis comme dépossédé, vide… Le Corona qui devait être ce rival viral, a été le vecteur d’un « reset », une avancée, une ré-initiation humaine !

Mais, n’est-ce pas souvent dans le sillage de ces moments douloureux que montent les abandons les plus féconds, les solitudes les plus habitées, les silences les plus puissants ou les cris les plus significatifs ? Je pense évidemment à Jésus au Calvaire…

Je crois que l’Amour montre son vrai visage dans ces moments-là, dans les creux, où il peut enfin se nicher et éclater à travers un cœur devenu de braise… Crises que beaucoup relisent si souvent comme des instants charnière, des zones de transformation, des lieux de bascules, des opportunités de dernière minute, des revirements insoupçonnés. Et pourquoi pas des parcours d’initiation chrétienne… Oui, mais que personne n’aimerait revivre !

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(1) Je tire mes propos de situations tirées du sondage réalisé dans la partie francophone du Diocèse de Sion par le Service diocésain de Diaconie intitulé « Corona Expériences ».
(2) « Reset » : du nom du bouton qui permet de revenir à la configuration originelle d’un appareil informatique.
(3) En grec, on parle de « kaïros », c’est-à-dire de moment favorable à un changement profond et durable pour nous permettre parfois en claudiquant, d’aller vers le meilleur.

samedi 2 janvier 2021

Réalité contrastée…

A l’heure où je rédige ces lignes, nous venons de passer le cap, et de Noël et de l’année 2021. Ouvrons nos cœurs aux élans de joie et de créativité que l’Esprit de Dieu dépose en nous pour bâtir ensemble des temps nouveaux, une ère nouvelle au chevet des uns et des autres et de notre Maison commune...

Il nous est souvent donné de goûter à la réalité qui nous entoure à travers des contrastes (Joie d’être en santé après une maladie !) ou encore à travers des paradoxes (« Qu’elle est grande, cette petite ! ») Ouvrez les Evangiles : ils foisonnent de ces exemples. Jésus ne dit-il pas qu’il n’est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs ? Qu’en conclurent sachant qu’il n’y a qu’un seul juste ? Que dire des premiers qui seraient derniers ? Des femmes stériles hyper-fécondes ? De l’amour des ennemis ? Du mal dont Dieu tirerait le plus grand bien ? Des prostituées qui nous précéderont dans le Royaume…

Oui, les contrastes donnent une saveur fantastique, une profondeur magnifique à la réalité, en nous la présentant en perspective. Pourtant, certains ne voient que le verre à moitié vide…

Les paradoxes, eux, ont ce pouvoir de questionner nos perceptions. Ils se glissent entre les mots et la réalité pour nous faire entrer autrement dans le mystère des choses… Humour, parfois grinçant, et sagesse, parfois détonante, les paradoxes sont d’extraordinaires portes d’entrée : on peut les emprunter… Ou pas.

Mais nous n’aimons pas trop les contrastes, n’est-ce pas ? Nous préférons les choses bien lisses. N’avez-vous pas remarqué cette tendance à toujours vouloir les réduire ?... à réconcilier les opposés, faire taire les antagonismes et finalement boucler la boucle ?

Combien de fois, à la fin d’émissions TV ou radio où les échanges ont été tendus, l’animatrice/teur termine par un mot apaisant : « On ne vous mettra pas d’accord ! » Mais quelle importance d’être d’accord ! Tout l’attrait de l’émission vient justement de l’échanges de vues, d’une certaine « fracture » entre les positions des uns et des autres…

Ou encore. A la période fébrile des fêtes de Noël et de Nouvel An avec leur cortège d’invitations, de soirées, de rencontres succède le tant redouté « creux de janvier » qui marque un temps « maigre » que beaucoup d’hôteliers redoutent – cette année plus que toute autre – et qu’ils voudraient bien combler !

Autre exemple : les anciens s’en rappellent. Autrefois, l’écriture elle-même possédait cette caractéristique contrastée avec les pleins et les déliés qui faisaient toute sa beauté. Ecrire à la plume exigeait des pressions différentes sur la feuille… Les stylos à bille ont réglé la question en nivelant le tout...

Et enfin, combien peuvent dire comment l’épreuve douloureuse qu’ils ont dû traverser a été finalement la source d’une vie plus juste, d’une foi plus vraie, d’un rapport plus dense à la réalité, de liens humains plus profonds. Bien sûr, il y a là un mystérieux combat où l’Esprit est à l’œuvre.

Je vois, parmi les contrastes et les paradoxes, des « clins Dieu »… Je suis récemment entré dans un supermarché avec ma famille fermement décidé à repartir avec plusieurs articles soldés. Au fur et à mesure de mes recherches dans les rayons, voyant que je pouvais reconstituer l’entier de la garde-robe de toute la famille à très bon prix, mon esprit s’est mis à fourmiller. Je gardais toutefois à l’esprit le fait que nous n’avions besoin de rien de tout cela en réalité. La brèche s’est élargie et le goût d’acheter s’est progressivement transformé en dégoût de consommer. Après avoir passé plus d’une demi-heure à errer prenant et posant des articles, calculant les économies réalisées, nous sommes tous sortis de là libres et heureux avec… rien dans nos mains. (Quelle économie suprême !) Mais qu’étions-nous venus faire là en réalité ? Ne rien avoir acheté nous avait transporté de joie. Nous étions fiers d’être les vainqueurs de ce combat secret !

Aimer les paradoxes et les contrastes, les laisser transformer notre regard demandent une certaine sagesse (discernement), un amour du réel comme don de Dieu, une sensibilité aux appels des profondeurs, une ouverture à la vérité de la vie… C’est un défi de chaque jour. Cela se cultive, cela se travaille parfois dans la contemplation, parfois dans la douleur. Alors, ayant fait l’expérience de leur mystérieuse fécondité, on pourra dire, comme Job à ses amis : « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu, et le malheur pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (Jb 2, 10). Pas comme un don de Dieu, évidemment, mais comme un lieu parmi d’autres où découvrir des facettes nouvelles d’un Dieu qui se manifeste dans l’histoire, justement, à travers les contrastes et de nombreux paradoxes…

Osons rester à l’écoute ! Ne réduisons pas trop vite ces champs de tension dans lesquels nous plongent contrastes et paradoxes : ce sont des fenêtres qui ouvrent à coup sûr sur des horizons nouveaux…

Crédit images : © LDD (Pixabay)
Légende : En s’en approchant, on s’aperçoit que les choses ne sont pas aussi lisses et égales qu’elles ne paraissent. Les empreintes digitales, uniques, en témoignent…


vendredi 13 novembre 2020

L'année liturgique : un tandem en trois "rounds"

L’année liturgique est une merveille de sens ! Elle nous emmène du Ciel à la Terre et de la Terre au Ciel sans discontinuer. A partir de cet éternel va-et-vient – qui va du premier dimanche de l’Avent au dimanche du Christ-Roi – se dessinent deux cycles qui n’en forment, au fond, qu’un seul… puisque tout est lié ! Un « tandem » haut en couleurs…

Les temps de l’année liturgique ne seraient pas si visibles sans ces couleurs typiques arborées par les célébrants sur leurs vêtements à chaque messe et parfois sur le voile d’ambon (c’est-à-dire le tissu qui recouvre le pupitre de lecture par endroit). Les avez-vous remarquées ?

Violet, blanc, vert et rouge… Il se peut qu’on trouve encore parfois, au détour d’un dimanche, d’une fête mariale ou d’une sépulture, du doré, du rose, du bleu et du noir… Vous vous doutez que ces couleurs ont une signification. Allons-y dans l’ordre du temps liturgique ! D’abord le violet, un mélange de bleu (eau) et de rouge (sang). Il est utilisé durant l’Avent et le Carême ainsi que pour les sépultures, c’est-à-dire pour les temps de « suspense » et de deuil. Le blanc (ou doré) est utilisé pour marquer les jours de fête, notamment Noël et Pâques, ainsi que le temps qui suit. De même, on retrouve aussi le blanc (pureté, joie, fête) sur les aubes, les robes de mariées et le vêtement baptismal… Enfin le vert, symbole par excellence de la nature. On l’utilise durant le Temps ordinaire, qui n’est pas synonyme de banal, mais de temps de croissance et de mûrissement après le « suspense » et la fête… Cela fait donc un premier cycle de trois couleurs : violet, blanc, vert autour de Noël (Avent, Temps de Noël et Temps ordinaire) jusqu’au Carême. Avec le début du Carême un deuxième cycle démarre. Il est nettement plus long et centré sur la fête de Pâques (Carême, Temps pascal et Temps ordinaire)

On représente souvent l’année liturgique comme une spirale avec ces trois couleurs dominées par le vert. Pourquoi ? Parce que cette forme montre parfaitement le fait que c’est « toujours la même chose » et, qu’en même temps, ce n’est jamais pareil… Il en va de même dans nos vies : les mois et les saisons reviennent, mais nous les vivons toujours différemment.

Le rouge, signe du feu de l’amour, est porté notamment le Vendredi Saint, à la Pentecôte ou encore pour la fête des saints martyrs. Le noir des sépultures d’autrefois n’est plus guère porté. Le bleu fait parfois irruption dans les paroisses « équipées » à l’Assomption ou à l’Immaculée conception.

On ajoutera que, depuis le Concile Vatican II, l’Eglise universelle a enrichi ce double cycle en élargissant la « gamme » des textes bibliques proclamés durant les célébrations sur trois années nommées A, B et C avec un accent mis respectivement sur les évangiles selon saint Matthieu (A), selon saint Marc (B) et selon saint Luc (C). Pour sa part, l’évangile selon saint Jean est lu à certaines fêtes, tous les ans.

Un sacré « tandem » piloté par l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles… Ainsi, au fil d’un double cycle annuel et à travers la « rumination » des Ecritures en trois « rounds », cette spirale montante jalonnée de fêtes que sont les Temps liturgiques – véritable chemin de conversion – nous ouvre en réalité à une autre dimension du temps. Ce n’est plus un fil qui se déroule infiniment, ce sont des opportunités pour aimer davantage. A nous de savoir les saisir…

Image : © LDD (Escalier bramante)
Escalier monumental, en colimaçon double hélicoïdal allégorique, des musées du Vatican à Rome, réalisé en 1932 par l'architecte italien Giuseppe Momo.

 

Réinitiation chrétienne

Ils sont nombreux celles et ceux qui ont été touchés par le coronavirus. Covid, virus, quarantaine, malade, symptômes, il me semble que je n'entends plus que ces mots résonner autour de moi... Peut-être suis-je conditionné, car ma femme et moi avons été touchés par la maladie durant la pause scolaire de fin octobre. Cette assignation à résidence nous a contraint de vivre une certaine réclusion… Moins pénible de supporter de légers symptômes que de ne pas pouvoir partir à vélo durant ce temps automnal de toute beauté…

Le virus, avec ses conséquences multiples et les mesures sanitaires qui accompagnent cette période plongent (Baptême ?) beaucoup de gens dans la souffrance, la psychose, l'angoisse, la pression, l’incertitude ou l'isolement. Surtout celles et ceux qui vivaient déjà ces difficultés auparavant mais aussi, de surcroît, les patronNEs de petites entreprises, les familles en détresse, les soignantEs sous pression, etc.

D’une certaine manière, la présence du virus a aussi pu être le vecteur d’une solidarité et d’une belle communion (Eucharistie ?) – dans l’immeuble, par téléphone ou sur le plan très local par exemple – et ce, bien au-delà de ce qu'une organisation, même religieuse, aurait pu induire... (1). Un virus qui nous met en communion, belle ironie ! A certains égards, de nombreux exemples montrent qu’il a même pu confirmer (Confirmation ?) la présence de liens préexistants entre des personnes et les renforcer.

Tout cela me donne à penser… Ne pourrait-on y voir une forme de réinitiation à la vie sociale que j’aime rapprocher de l’idée de « (ré)initiation chrétienne », du nom du cheminement proposé par l’Eglise et qui va du baptême à la confirmation ? Un chemin de conversion ? Un tremplin ? Dur de parler ainsi lorsque tant souffrent à nos portes ! Et pourtant, je le crois, cette situation (2), alliée à la grâce, a ce potentiel de transformation de nous-mêmes et de notre société.

Nous ne sommes pas égaux devant la maladie. Et au-delà des effets profonds, le virus crée aussi des fossés difficiles à refermer. Ils ne peuvent se refermer entre nous et au-dedans de nous que grâce à une compassion réelle qui se manifeste à travers une présence délicate et une proximité persévérante.

Testé « positif », une foule de questions affleurent. Je me suis immédiatement dit : « Je n’ai pas été assez prudent. J’espère n’avoir donné cette saleté à personne ! » Et le journal intérieur des contacts des derniers jours s’enclenche… Lorsqu'on n'est pas touché soit même dans sa chair, dans sa vie, on ne comprend pas. Je ne prétends pas comprendre mais, à travers cette expérience, j'ai pu ouvrir mon cœur à la réalité de vie de personnes que j’entrevois aujourd’hui sous un jour nouveau. J’accueille différemment les personnes en situation de détresse qui m’appellent ou se présentent au Prieuré de Martigny où j’ai mon bureau. N’est-ce pas là une « réinitiation chrétienne ? »

Au dixième jour de quarantaine, coupé des rythmes et activités habituels que j’affectionne, j’ai commencé à trouver le temps long… J’ai été « contraint de » et je ne suis pas vraiment entré dans une dynamique d’acceptation… C’est là que se niche une deuxième réflexion. Dans cette longueur de temps – plutôt une langueur – j’y vois un lieu crucial. Crucial en raison d’un phénomène de creux qui peut (je dis bien « peut ») paradoxalement être d’une fécondité exceptionnelle. A priori, je me laisserais facilement dire que ces moments sont stériles parce qu’ils sont secs et subis. Et apparemment c’est vrai ! Et alors, je suis comme happé. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je n’ai plus les cartes en main. Je suis comme dépossédé, vide….

Mais, n’est-ce pas souvent dans le sillage de ces moments douloureux que montent les abandons les plus féconds, les solitudes les plus habitées, les silences les plus puissants ou les cris les plus significatifs ? Je pense évidemment à Jésus au Calvaire…

Je crois que l’Amour montre son vrai visage dans ces moments-là, dans les creux, où il peut enfin se nicher et éclater à travers un cœur devenu de braise… Crises que beaucoup relisent si souvent comme des instants charnière, des zones de transformation, des lieux de bascules, des opportunités de dernière minute, des revirements insoupçonnés. Et pourquoi pas des parcours d’initiation chrétienne… Oui, mais que personne n’aimerait revivre !

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(1)     Je tire mes propos de situations tirées du sondage réalisé dans la partie francophone du Diocèse de Sion par le Service diocésain de Diaconie intitulé « Corona Expériences ».

(2)   En grec, on parle de « kaïros », c’est-à-dire de moment favorable à un changement profond et durable pour nous permettre parfois en claudiquant, d’aller vers le meilleur.

Crédit image : (C) Eglise catholique de Genève


mardi 21 juillet 2020

Vous qui m'avez (re)mis au monde...


On ne peut pas ne pas être parents! Certes nous ne sommes pas tous des parents nourriciers et éducateurs d’enfants biologiques, mais n’assumons-nous pas toutes et tous quelque part le rôle de parents? Être un humain sur la terre ne nous rend-il pas être responsables les uns des autres à la manières des membres d’une même famille, qui, apparentés dans et par amour acceptent de se laisser éduquer (ou s’élever au beau sens de « prendre de la hauteur ») les uns les autres ?

Concrètement, je suis témoin de nombreuses situations où la qualité de parents est endossée par des tiers. La mienne d’abord comme papa d’accueil de deux petits garçons qui vivent chez nous depuis quelques années… Certes, toutes ces situations portent en elles-mêmes leur lot d’ambiguïtés et sont potentiellement délicates, mais elles sont le plus souvent assumée d’une manière tout à fait étonnante par les deux parties. La régulation de ces relations – qui implique une asymétrie extra-ordinaire (un fils nommé curateur de ses parents p. ex.) – nécessite parfois le recours à des personnes extérieures qui permettent, par un regard neuf et bienveillant, que la relation ne s’enlise pas ou n’enferme pas. Ces responsabilités – que je rapproche de celles des parents parce qu’elles sont réellement éducatives pour les parties prenantes – sont, au fond, de l’ordre de l’amour fraternel. Elles s’enracinent dans le fait que l’humanité est une famille unie et reliée (1 Co 12, 26) à un Père primordial.

Voici quelques exemples vécus de parentalité élargie : une belle-fille prend le temps d’accom-pagner (ménage, courses, dialogue) chaque semaine une tante célibataire. Un époux devient l’assistant de vie de son épouse en situation de maladie chronique. L’amie de confiance d’un homme en détresse personnelle devient sa curatrice ; un couple et une jeune femme se sont rapprochés au point de considérer cette dernière, très concrètement, comme leur propre fille et de leur assurer un total soutien et assistance. Tant d’autres situations pourraient être citées.

On ne naît pas parents : on le devient. Et je crois qu’en réalité, on ne cesse de le devenir. L’âge n’arrête pas ce processus, mais le transforme et l’achève. Je crois aussi qu’on n’est pas « mis au monde » que par un seul père et une seule mère et que, comme le dit un dicton africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant »… Et finalement, n’est-on pas « mis au monde » tout notre existence par une foule de personnes qui nous réengendrent ?

Dans un épisode assez connu de l’Evangile, le Christ lui-même se fait provocateur ; il veut secouer et élargir notre pensée au sujet des relations et des responsabilités familiales :
Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus lui répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » (Mt 12, 46-50)
Ces paroles – qui ont pu être ressenties comme dures par les proches de Jésus – n’excluent pourtant en rien les rôles biologiques différenciés et cruciaux de maman et papa ! Jésus nous ouvre des perspectives nouvelles.

Dans un texte publié dans la revue Source (2013), Monique Dorsaz commente ainsi : « Au cercle de la famille dans lequel certains voudraient bien l’enfermer, Jésus superpose un autre cercle formé de frères et sœurs qui se réfèrent à un même Père des cieux. Faire ce discernement, remettre en cause les liens naturels de sang, permet d’éviter de s’enliser dans une attitude mortifère qui empêche l’accueil de la nouveauté de l’Esprit. Un Père qui est notre premier parent : celui qui accueille le Père des cieux, comme son Père primordial, sera amené à revisiter les notions de famille, de frère, de sœur. Est-ce que les deux cercles s’excluent ? Non, Jésus invite tout un chacun à être fils et filles du Père, à vivre ce déplacement. Marie par exemple est de sa famille à double titre. » (1)

Récemment ma grand-maman a intégré un EMS à la suite d’une chute, puis d’une hospitalisation. Avant cet épisode, du haut de son excellente santé, elle assumait le fait que, si un accroc survenait, elle serait « bonne pour le home ». Elle a traversé cette épreuve difficile et s’est montrée capable de s’adapter, au-delà de toute espérance, à des environnements étrangers en quelques mois. Franchement, je l’admire et me mets à son école ! Par sa manière de vivre ici et maintenant, par sa confiance ferme au Seigneur malgré les aléas de son âge, par son détachement complet (elle ne possède plus rien) et sa joie d’être simplement avec moi, je constate que nos rencontres continuent de transformer mon regard. A 92 ans, libre comme l’air, elle ne se gêne pas de parachever à sa façon mon éducation à la vie ici-bas !

(1)    https://www.revue-sources.org/qui-est-ma-mere-qui-sont-mes-freres/

Crédit images : © DR ; LDD

mardi 17 mars 2020

Ralentissement

Ah ce virus ! Il en aura fait parler à toutes les sauces. Et ça continue, puisque j’écris encore à ce sujet… En marge des alertes, des pleurs et des drames par milliers, il y aura eu, plus silencieusement, ce que tant d’esprits (sains.ts?) deman-daient avec ferveur depuis longtemps : un ralentissement de la course folle, un retournement vers davantage de sobriété, de simplicité, un retour à ce – et ceux – qui se trouve-nt autour de soi…

Englué qu’il est dans le superficiel, la course à la possession matérielle et au salut par l’argent et le pouvoir, le genre humain seul serait-il, seul, parvenu à un tel résultat ? Il aura fallu qu’un être vivant microscopique – pour ne pas dire invisible – fasse le sale boulot. Il ne faudrait pas qu’elle nous lâche trop tôt, cette petite bête, car nous repartirions tous autant que nous sommes dans la course infernale… aussi vite que nous avons plongé dans l’immobilité – que par ailleurs j’appelais de mes vœux de manière prophétique, rappelez-vous, dans mon dernier billet (Journal Vie et Foi n° 192).

Nous y voici donc dans une certaine immobilité qui, chez certains, provoque l’anxiété, chez d’autres, la sérénité… Deux camps ! En effet, l’hystérie de certains montrent d’une part combien notre peur de manquer est grande et d’autre part en quoi (ou en qui) nous avons placé notre confiance. Les temps de crise sont de puissantes loupes sociologiques : elles manifestent clairement où nous en sommes avec nous-mêmes, avec les autres et avec le Seigneur ! Cela me rappelle la parabole des brebis et des boucs que le Christ place à sa droite et à sa gauche dans l’Evangile (Mt 25, 33). Comme l’on sait, cette frontière ténue passe à l’intérieur de chacun d’entre nous. Nous avons tous à faire à nos démons. Ces temps si particuliers les feront ressortir. Il faudra leur faire face. Si c’est pour qu’ils nous quittent définitivement, ce sera une excellente chose.

« Mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les hommes ; mieux vaut s'appuyer sur le Seigneur que de compter sur les puissants ! » (Ps 118, 8-9)

Quelle n’a pas été ma surprise de voir les rayons des supermarchés de Sembrancher où j’approvisione ma famille, être dévalisés comme en temps de guerre. J’imaginais cette hystérie avoir lieu dans les grandes villes de Suisse romande… Dans cette situation sans précédent, je nous exhorte à rester dans la paix et la confiance dans le Seigneur et, en toutes circonstances à (ré)agir comme des chrétiens, c’est-à-dire rester à l’écoute de la Parole de Dieu, fidèle à la prière, attentifs aux besoins des plus proches et être prompt à l’action solidaire. Et le dernier mot revient au psalmiste : « Seigneur, je n'ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. » (Ps 130, 1-2)

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Crédit images : © LDD