Aimer - connaître

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Photo de Guy Leroy

mardi 11 mars 2008

Voyage, quand tu nous tiens…

Créer des ponts. Un des plus longs d'Europe.
Le pont sur le Tage (Lisbonne)

« Voyager, c’est frotter et limer
notre cervelle contre celle d’autrui ! »

Montaigne


L’idée de partir en voyage en a fait frémir plus d’un, pourtant que peut-il bien se cacher derrière ce besoin de partir, de changer de ligne d’horizon ?

Rétroviseur !
Au début du siècle, le périmètre d’activité des gens était extrêmement réduit qu’aujourd’hui. J’entend ma grand-maman me dire quelle expédition c’était de se rendre à Lausanne ! Elle le fit pour la première fois avec son père à 9 ans en 1937 devant se rendre dans un atelier Peugeot pour faire réparer sa voiture, une des premières de la région. Elle avait été prévenue par son frère aîné que, arrivés vers Villeneuve, la « bleue » s’ouvrirait devant eux : le Léman ! Un océan… pour les yeux de l’époque !

Les moyens de parcourir le vaste monde étaient limités aux déplacements terrestres et maritimes et ils n’étaient pas vraiment rapides. Ensuite, les motifs des voyages n’avaient rien à voir avec les loisirs, où si c’était le cas, c’était le bonheur d’une élite. La culture – pour ne pas dire le culte – des loisirs s’est développé à la fin des années 60 avec la naissance de ce que l’on a appelé la société post-moderne. L’évolution de la mobilité a profondément modifié notre manière d’appréhender l’autre. Parallèlement au développement des voies de communications, on sait que les progrès des télécommunications ont eu des conséquences militaires, géopolitiques et culturelles gigantesques. A l’échelle de l’Histoire de la Terre, autant dire que ce phénomène est récent…

« Global village »
En effet, depuis les années 70, le pouvoir d’achat s’est considérablement accru et l’on a vu fleurir des agences de voyages, des compagnies de transports à tous les coins de rue répondant à une demande de personnes de tous les milieux sociaux. Cela a pris une ampleur croissante. Aujourd’hui, le monde occidental voyage, se déplace, vibre aux sons de musiques nouvelles et s’imprègne de cultures exotiques. C’est le « global village ». On sait tous ce qui se passe aux Antipodes… Heureusement ou malheureusement – c’est selon – le voyage reste encore un loisirs inatteignable pour l’immense majorité des êtres humains et quasiment un péché écologique et climatique dans certains cas !

Le visage de l’autre
La société occidentale s’est considérablement hétérogénéisée, c'est-à-dire qu’on trouve un peu partout des gens qui parlent des langues aux consonances multiples, qui agissent en fonction de mentalités différentes, et qui réagissent par rapport à des valeurs diverses. Cette masse de gens est souvent concentrée dans les villes et chacun doit tenter de cohabiter en face de l’autre. Ainsi se crée progressivement le « goût de l’autre », car on en fait l’expérience. Le fait de voir l’autre exister à nos côtés différemment de nous (inculturation) peut donc susciter soit beaucoup d’intérêt et de curiosité dans un climat de respect, soit un rejet plus ou moins furieux qui se retrouvent dans les attitudes racistes. (Certains auront pu y voir un terreau favorable à une remontée identitaire, mais c’est une autre histoire…)
Paris, vue de la tour Montparnasse (205 m.)

On retrouve ces différentes attitudes dans le fait même de voyager : une typologie facile. Il y a le touriste qui visite un pays avec ses yeux d’occidentaux embués et qui s’étonne que ce ne soit « pas comme chez nous ». Il vient prendre des vacances et souhaite évacuer son quotidien fumeux dans un milieu social occidental complètement et artificiellement recréé. Phuket, Tenerife, République Dominicaine, Hurghada et j’en passe. Régions qui, par ailleurs, sont fabuleuses. Son dernier souci est de savoir dans quelles conditions survit la population locale et quelles « pollutions collatérales » engendre un tel type de tourisme. C’est l’immense majorité des voyageurs qui se déplacent ainsi, pour le dépaysement, les horizons nouveaux. C’est le consommateur moyen.

A l’inverse, il y a les jeunes aventuriers de service qui s’aperçoivent, dès leur premier salaire empoché et l’été venu, qu’il fait plus frais ailleurs… On les voit dans les villes, souvent en couple, leur sac à dos les dépassant de deux têtes, tentant de faire baisser le prix d’une course en calèche de 2 sous pour ménager leurs maigres économies… ainsi que l’économie locale. Le soir venu, ils se contenteront d’un repas sur le pouce, s’entasseront dans un dortoir et dormiront peu…

Et il y a le globe-trotter qui privilégie l’aspect relationnel du voyage. Le plus souvent, il connaît des personnes sur place et s’est un peu documenté avant de partir. Averti, il sait comment se comporter dans une société avec des valeurs différentes voire opposées aux siennes. Il aime à se retrouver avec des autochtones et se fait une joie partager un repas avec eux, quand il n’est pas accueilli chez eux.

Et le sommet, c’est le voyageur-bénévole. Il s’intéresse à une partie du monde et après avoir pris des contacts sur place, il s’en va dans un coin de pays pour donner un coup de main dans une institution caritative quelconque ou chez des amis. Contrairement à certains voyageurs types qui partent riches et reviennent pauvres, ce dernier part généralement assez pauvre et revient très riche. Riche d’une richesse qui ne se négocie nulle part.

Loin de moi de critiquer telle ou telle type d’attitude. J’ai moi-même été membre actif de toutes ces catégories… Mais voyager est un luxe aberrant pour les trois-quarts de la planète et devient progressivement quasiment un péché écologique !

La mobilité pose des problèmes énormes.
La culture actuelle loue la mobilité, soit ! Mais elle a un prix qui va devenir exorbitant au vu du prix de l’énergie et de sa raréfaction. La mobilité des masses pose des problèmes gigantesques à bien des égards. Saurons-nous revivre sobrement ? solidairement ? Saurons-nous faire des choix et prendre notre part de responsabilité ? Rien n’est moins sûr.

Avec la mobilité des masses, les brassages de population ont permis d’intensifier les liens entre les peuples, de créer des ponts interculturels et d’abaisser les barrières de la peur de l’autre. Notre monde devient tout petit ! Nous ne pouvons plus guère ignorer ceux qui habitent autour de nous. Le monde arabe n’est qu’à un jet de pierre, de l’autre côté de la Méditerrannée. Il en faut plus de temps pour traverser la Suisse en voiture que pour se rendre à Alger en avion !

Parler pour avoir moins peur.
Je crois, mes amis, qu'il nous faut créer urgemment des liens intelligents avec nos frères de cultures différentes, d’abord et surtout ceux qui vivent tout autour de nous. On peut, en allant dans certains quartiers des grandes villes suisses, faire des voyages culturels d’une richesse inattendue. Je crois enfin fermement que la compréhension mutuelle passe par la parole échangée et donc la peur dépassée. J’espère que la peur de l’autre et l’enfermement culturel, en réponse à cette peur, justement, ne créera pas, en nous, de frontières indépassables.

Pascal Tornay

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